
Le musée de Pont-Aven nous invite, jusqu’au 31 mai 2026, à une plongée fascinante dans l’univers de Jean Painlevé. Bien plus qu’une exposition scientifique, Les Pieds dans l’eau est une odyssée visuelle et sonore où le jazz rencontre la crevette, et où le cinéma d’avant-garde se met au service du vivant.
Dès l’entrée de l’exposition, l’atmosphère est posée : nous ne sommes pas dans un laboratoire froid, mais sur le littoral breton, ce terrain de jeu où le jeune Jean Painlevé a découvert sa vocation. Comme le rappelle Pia Viewing, commissaire scientifique de l’exposition présentée au Jeu de Paume, « c’est la plage de tout le monde ». Tout part de l’estran, de ces flaques d’eau où l’on pêche, enfant, et qui deviennent, sous l’œil de la caméra, un théâtre de drames insoupçonnés.
L’hippocampe, le scandale et la complice
Au cœur du parcours, une silhouette attire inévitablement le regard : celle de l’hippocampe. C’est l’animal fétiche, la star. Mais pour capturer la magie de ce « cheval de mer », l’artiste a dû livrer un combat technique acharné. Il a filmé 72 heures sans arrêt pour pouvoir capter la naissance des petits ! Une prouesse réalisée non pas en pleine mer – trop chaotique – mais en aquarium, dans le studio de l’Institut de cinématographie scientifique, à Paris.
Ce film, dont la version sonore est sortie en 1934, a pourtant fait scandale. Aux États-Unis, il fut même censuré de 1936 jusqu’après la guerre. La raison ? L’indécence supposée de montrer un mâle en train d’accoucher. Si l’on demandait aujourd’hui au gouvernement américain ce qu’il pense de cet accouchement masculin, serait-on vraiment surpris de sa réponse ? Cette vision des inversions biologiques a, en tout cas, rencontré un écho tout particulier à l’époque.



Mais dans cette aventure, Painlevé n’est pas seul. La commissaire de l’exposition, Pia Viewing, insiste d’ailleurs à très juste titre sur la présence et le rôle fondamental de celle qui fut son indispensable binôme : Geneviève Hamon. L’exposition la remet enfin dans la lumière qu’elle mérite. Elle était sa compagne, son assistante, sa collaboratrice, et celle qui tenait les carnets de tournage avec une précision absolue. C’est avec elle, dans la maison familiale de Port-Blanc, qu’il tourne ses dix premiers films consacrés à la faune marine. Plus surprenant encore, le couple lance, en 1936, la marque jHp (Jean Hippocampe Painlevé). Dans les vitrines, on découvre ainsi des bijoux, des tissus et des papiers peints aux motifs d’hippocampes. Un véritable « marketing cinématographique » avant l’heure, conçu pour accompagner la sortie et la promotion de ses films.
Du jazz sous les flots
En avançant dans la déambulation, l’oreille est aussi sollicitée que l’œil. Jean Painlevé ne voulait pas seulement du cinéma muet ; il voulait du rythme. Son éclectisme musical l’amenait à utiliser le jazz pour accompagner ses images. Pour son film Le Vampire (1945), une œuvre que l’on peut voir comme une métaphore de la montée du fascisme, il n’hésite pas à convoquer les morceaux de Duke Ellington et Louis Armstrong. N’était-ce pas là l’un des premiers « samples » de l’histoire du documentaire, s’appropriant les enregistrements de ces incroyables auteurs pour les monter sur ses images afin de faire swinguer la biologie ? Rien n’indique qu’ils aient été contactés pour faire partie de cette aventure, ce qui rend la démarche d’autant plus audacieuse et avant-gardiste !
Ce dialogue entre l’image et le son atteint son paroxysme avec Transition de phase dans les cristaux liquides (1978). Ici, les formes abstraites et psychédéliques dansent sur la musique électronique de François de Roubaix. Painlevé affirme que ce film est le fruit d’un « hasard cosmique », une rencontre parfaite entre la partition et l’image.


320 pages
45 €
L’œil surréaliste
Si Painlevé est un scientifique rigoureux, il est aussi un enfant des avant-gardes. L’exposition souligne cette ambivalence féconde. Les surréalistes étaient fascinés par l’ « étrange érotisme » et la « beauté convulsive » qu’il révélait dans ses films. Pourtant, l’artiste gardait ses distances, n’adhérant jamais activement à aucun mouvement, ce qui lui permettait de conserver une liberté totale et un esprit critique acéré, y compris envers ses contemporains.
Ce qu’il nous offre, finalement, c’est le pouvoir de l’agrandissement et du changement d’échelle. En filmant l’invisible, en zoomant sur le détail d’une queue de crevette ou les piquants d’un oursin jusqu’à l’abstraction, il transforme le document scientifique en œuvre d’art poétique. Il savait capter l’attention et faire de nous des spectateurs résolument curieux.
Aujourd’hui, un grand nombre d’artistes contemporains utilisent la photographie et le film scientifique pour exprimer leur art. Jean Painlevé n’en serait-il pas le pionnier incontesté, voire un véritable guide spirituel ?
Une exposition indispensable pour comprendre comment un cinéaste a su, littéralement, donner la parole à l’océan. Pour prolonger l’expérience une fois la porte refermée, le catalogue Jean Painlevé, Les Pieds dans l’eau (coédité par le Jeu de Paume et Lienart Éditions), ainsi qu’un DVD édité par Les Documents Cinématographiques regroupant pas moins de douze films et des suppléments, permettent de continuer à explorer cette œuvre hybride chez soi.


