Chroniques d’un pays traversé, par Julien Pebrel

14 janvier 2026   •  
Écrit par Milena III
Chroniques d'un pays traversé, par Julien Pebrel
© Julien Pebrel
© Julien Pebrel

Membre de l’agence MYOP, Julien Pebrel étudie la Géorgie depuis plusieurs années à travers un travail d’enquête au long cours, divisé en deux récits principaux, Georgia(ns) et Chronicles of Georgia. Une photographie enracinée dans le territoire, attentive à ses réalités sociales et politiques, mais également traversée par une dimension plus intérieure.

Avec le journaliste Clément Girardot, son compagnon de route, Julien Pebrel parcourt la Géorgie selon une méthode souple, guidée par une trame géographique qui laisse néanmoins place à la liberté d’errer. « Il y avait une route à suivre entre Batoumi et Tbilissi [capitale de la Géorgie, ndlr] pour aller rencontrer les minorités ethniques et religieuses du pays et en raconter la diversité. Clément [Girardot] avait repéré les villages, mais autour de cette structure, nous faisions ce que nous voulions », explique-t-il. Publiés dans la revue suisse La Couleur des Jours, qui défend encore le récit au long format, ces sujets immersifs font le portrait d’un territoire parcouru par de profonds contrastes, à la fois entre prospérité et marginalisation, entre coopération et conflit, espoirs de développement et blocages politiques persistants… La montagne, les zones frontalières et les villages isolés, dans son regard, montrent un pays marqué par les strates de l’histoire et les tensions héritées de l’espace post-soviétique, et la manière dont les habitant·es continuent d’y faire face.

Photographier les marges

Georgia(ns) fait notamment la part belle aux récits humains autour du monde rural, à la fois géographiquement et socialement en marge. La série The Kingdom of Dali en offre un exemple saillant : au pied du mont Dali, Julien Pebrel et son acolyte décident de vivre quelques jours hors du temps et d’accompagner des bergers. « On dormait à trois dans deux lits collés, avec cinq autres bergers, dans une cabane en pierre d’une quinzaine de mètres carrés sans eau, sans électricité, sans téléphone, sans toilettes, sans rien », se rappelle Julien Pebrel. Les journées s’organisent autour de gestes élémentaires, comme suivre les troupeaux, marcher des kilomètres, aller chercher de l’eau à dos d’âne, puis préparer le pain cuit au feu de bois… Le soir, tous se retrouvent autour du poêle, parfois pour une partie de cartes éclairée à la lampe torche. À travers des clichés très légèrement illuminés dans la pénombre, les visages se révèlent comme des apparitions, au sein d’une atmosphère presque irréelle, gothique, à la lisière du sacré.

© Julien Pebrel
© Julien Pebrel
© Julien Pebrel / Géorgie, région de Ratcha, Ambrolauri – Tamriko, la femme de Misha, chez elle à Ambrolauri.

Un territoire sous tension

Traversé par la question de l’occupation russe, par les frontières imposées et par les conflits non résolus de l’espace post-soviétique, le travail de Julien Pebrel montre, en particulier, un territoire sous tension permanente. Le photographe et son camarade se sont notamment intéressés au fleuve Enguri, devenu une frontière au bord de laquelle vivent des populations historiquement liées, mais désormais séparées, marquant en effet la limite entre l’Abkhazie – ancienne région géorgienne devenue indépendante par les armes – et le reste du pays.

« Ce qui nous a intéressés, c’est la fragilité de ce fleuve en tant que frontière, parce qu’en réalité, elle n’en a jamais été une », précise Julien Pebrel. Avant et après la guerre, les habitant·es la franchissaient librement, et les deux rives restaient économiquement interdépendantes. La situation s’est cependant brutalement durcie après la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie par la Russie, avec l’installation de gardes-frontières, de barbelés et de tours de surveillance. En suivant le tracé de l’Enguri, Julien Pebrel et Clément Girardot découvrent une succession de récits au potentiel riche : la pression touristique qui s’exerce sur la Svanétie, région montagneuse, dont le photographe montre le quotidien de ses habitant·es, ou encore les villes abandonnées qui accueillent aujourd’hui des réfugié·es du conflit abkhaze, dont les ruines prennent des allures de décors dignes d’un conte.

© Julien Pebrel
© Julien Pebrel

Une approche plus intime

Mais Julien Pebrel ne contemple pas ce pays uniquement à travers le prisme du photojournalisme. Dans Chronicles of Georgia, il s’autorise un regard plus fragmentaire, plus libre, davantage de l’ordre du recueillement – bien que la frontière entre reportage et expérience personnelle ne soit jamais clairement définie dans son travail, une approche qu’il prolonge également dans The Kartli Kingdom, un film coréalisé avec Tamar Kalandadze, son épouse, et présenté en novembre dernier. « Mon histoire avec ce pays, c’est que je l’ai choisi à un moment donné et que je l’aime, car il s’agit de celui de ma femme et de mon fils, confie-t-il. Mes sujets, je les ai choisis. Aucun ne me laisse indifférent. Si un sujet me donne envie de photographier, c’est parce que j’ai envie de le vivre. » Des images argentiques de fragments monochromes du quotidien mêlent des portraits de ses proches, des manifestations anti-occupation russe, des scènes de précarité et des montagnes majestueuses, qui font apparaître les êtres et les paysages tantôt comme des icônes mystiques, des madones, tantôt comme des ombres, des fantômes du passé de la Géorgie. Comme une traversée dans la mémoire et l’histoire d’un pays.

© Julien Pebrel
© Julien Pebrel
© Julien Pebrel
© Julien Pebrel
portrait d'un homme à la très longue barbe blanche
© Julien Prebrel / Gorelovka, en Géorgie – Gorelovka est un village qui était autrefois le lieu d’implantation d’une très grande communauté doukhobor. Les Doukhobors sont une secte orthodoxe qui a fui la Russie au XIXe siècle : pacifistes, ils n’ont ni prêtre ni église et prônent une relation directe avec Dieu. Ils n’ont pas non plus d’icônes. Nikolaï est l’un des derniers membres de la communauté doukhobor. Il est parti vivre en Russie et partage désormais sa vie entre Sotchi (Russie) et Gorelovka, où il réside la moitié de l’année.
© Julien Pebrel
À lire aussi
K'olektsia : les écrins géorgiens collectés en route
© Marine Billet
K’olektsia : les écrins géorgiens collectés en route
De son road trip en Géorgie, Marine Billet rapporte des souvenirs inoubliables, des panoramas brumeux aux décors plus intimes. Autant de…
28 juin 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Aude Osnowycz dépeint une jeunesse queer et combattante en Géorgie
Andro Dadiani de la série Georgia : youth on the front line © Aude Osnowycz
Aude Osnowycz dépeint une jeunesse queer et combattante en Géorgie
À l’aune des élections présidentielles en Géorgie, la photojournaliste Aude Osnowycz met en lumière une jeunesse queer et engagée…
06 mars 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Pour ses vingt ans, MYOP rend hommage au passé pour mieux se tourner vers l’avenir
Militaires russes en visite sur le site de Chersonèse, Ukraine, 2005 © Julien Daniel / MYOP
Pour ses vingt ans, MYOP rend hommage au passé pour mieux se tourner vers l’avenir
Cette année, MYOP fête ses vingt ans. À cette occasion et dans le cadre des Rencontres d’Arles, les photographes de l’agence…
09 juillet 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
© Charlotte Robin
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
Depuis 2005, chaque troisième lundi de janvier est connu pour être le Blue Monday. Derrière ce surnom se cache une croyance, née d’une...
19 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
La sélection Instagram #541 : ne voir qu'une seule couleur
© Emilien Guyard / Instagram
La sélection Instagram #541 : ne voir qu’une seule couleur
Dans notre sélection Instagram de la semaine, les artistes se mettent en mode unicolore. Ils et elles captent les camaïeux et les teintes...
13 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
13 expositions photographiques à découvrir en janvier 2026
© Sarah van Rij
13 expositions photographiques à découvrir en janvier 2026
Pour occuper les journées d'hiver, la rédaction de Fisheye a sélectionné une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et...
07 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
La sélection Instagram #539 : tout ce qui brille
© Jo Bradford / Instagram
La sélection Instagram #539 : tout ce qui brille
Pour fêter la nouvelle année, les artistes de notre sélection Instagram de la semaine posent leurs regards sur tout ce qui brille : feux...
30 décembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
5 coups de cœur qui mettent en scène leurs modèles
© Ryan Young
5 coups de cœur qui mettent en scène leurs modèles
Tous les lundis, nous partageons les projets de deux photographes qui ont retenu notre attention dans nos coups de cœur. Cette semaine...
02 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 26 janvier : sous différents prismes
© Lee Daesung
Les images de la semaine du 26 janvier : sous différents prismes
C'est l'heure du récap ! Cette semaine, les images nous parlent de la complexité du réel sous couches, textures et formes plurielles.
01 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Maya Meissner : sur les traces du tueur de The Cedar Lodge
© Maya Meissner
Maya Meissner : sur les traces du tueur de The Cedar Lodge
Comment raconter un traumatisme que l’on n’a pas consciemment vécu, mais qui a marqué toute une famille ? À travers son livre The...
31 janvier 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
5 expositions à découvrir au PhotoBrussels Festival 2026
© Deanna Dikeman
5 expositions à découvrir au PhotoBrussels Festival 2026
Jusqu’au 22 février 2026, Bruxelles fait la part belle au 8e art avec PhotoBrussels. Pour sa dixième édition, le festival propose un...
30 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet