
Membre de l’agence MYOP, Julien Pebrel étudie la Géorgie depuis plusieurs années à travers un travail d’enquête au long cours, divisé en deux récits principaux, Georgia(ns) et Chronicles of Georgia. Une photographie enracinée dans le territoire, attentive à ses réalités sociales et politiques, mais également traversée par une dimension plus intérieure.
Avec le journaliste Clément Girardot, son compagnon de route, Julien Pebrel parcourt la Géorgie selon une méthode souple, guidée par une trame géographique qui laisse néanmoins place à la liberté d’errer. « Il y avait une route à suivre entre Batoumi et Tbilissi [capitale de la Géorgie, ndlr] pour aller rencontrer les minorités ethniques et religieuses du pays et en raconter la diversité. Clément [Girardot] avait repéré les villages, mais autour de cette structure, nous faisions ce que nous voulions », explique-t-il. Publiés dans la revue suisse La Couleur des Jours, qui défend encore le récit au long format, ces sujets immersifs font le portrait d’un territoire parcouru par de profonds contrastes, à la fois entre prospérité et marginalisation, entre coopération et conflit, espoirs de développement et blocages politiques persistants… La montagne, les zones frontalières et les villages isolés, dans son regard, montrent un pays marqué par les strates de l’histoire et les tensions héritées de l’espace post-soviétique, et la manière dont les habitant·es continuent d’y faire face.
Photographier les marges
Georgia(ns) fait notamment la part belle aux récits humains autour du monde rural, à la fois géographiquement et socialement en marge. La série The Kingdom of Dali en offre un exemple saillant : au pied du mont Dali, Julien Pebrel et son acolyte décident de vivre quelques jours hors du temps et d’accompagner des bergers. « On dormait à trois dans deux lits collés, avec cinq autres bergers, dans une cabane en pierre d’une quinzaine de mètres carrés sans eau, sans électricité, sans téléphone, sans toilettes, sans rien », se rappelle Julien Pebrel. Les journées s’organisent autour de gestes élémentaires, comme suivre les troupeaux, marcher des kilomètres, aller chercher de l’eau à dos d’âne, puis préparer le pain cuit au feu de bois… Le soir, tous se retrouvent autour du poêle, parfois pour une partie de cartes éclairée à la lampe torche. À travers des clichés très légèrement illuminés dans la pénombre, les visages se révèlent comme des apparitions, au sein d’une atmosphère presque irréelle, gothique, à la lisière du sacré.



Un territoire sous tension
Traversé par la question de l’occupation russe, par les frontières imposées et par les conflits non résolus de l’espace post-soviétique, le travail de Julien Pebrel montre, en particulier, un territoire sous tension permanente. Le photographe et son camarade se sont notamment intéressés au fleuve Enguri, devenu une frontière au bord de laquelle vivent des populations historiquement liées, mais désormais séparées, marquant en effet la limite entre l’Abkhazie – ancienne région géorgienne devenue indépendante par les armes – et le reste du pays.
« Ce qui nous a intéressés, c’est la fragilité de ce fleuve en tant que frontière, parce qu’en réalité, elle n’en a jamais été une », précise Julien Pebrel. Avant et après la guerre, les habitant·es la franchissaient librement, et les deux rives restaient économiquement interdépendantes. La situation s’est cependant brutalement durcie après la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie par la Russie, avec l’installation de gardes-frontières, de barbelés et de tours de surveillance. En suivant le tracé de l’Enguri, Julien Pebrel et Clément Girardot découvrent une succession de récits au potentiel riche : la pression touristique qui s’exerce sur la Svanétie, région montagneuse, dont le photographe montre le quotidien de ses habitant·es, ou encore les villes abandonnées qui accueillent aujourd’hui des réfugié·es du conflit abkhaze, dont les ruines prennent des allures de décors dignes d’un conte.


Une approche plus intime
Mais Julien Pebrel ne contemple pas ce pays uniquement à travers le prisme du photojournalisme. Dans Chronicles of Georgia, il s’autorise un regard plus fragmentaire, plus libre, davantage de l’ordre du recueillement – bien que la frontière entre reportage et expérience personnelle ne soit jamais clairement définie dans son travail, une approche qu’il prolonge également dans The Kartli Kingdom, un film coréalisé avec Tamar Kalandadze, son épouse, et présenté en novembre dernier. « Mon histoire avec ce pays, c’est que je l’ai choisi à un moment donné et que je l’aime, car il s’agit de celui de ma femme et de mon fils, confie-t-il. Mes sujets, je les ai choisis. Aucun ne me laisse indifférent. Si un sujet me donne envie de photographier, c’est parce que j’ai envie de le vivre. » Des images argentiques de fragments monochromes du quotidien mêlent des portraits de ses proches, des manifestations anti-occupation russe, des scènes de précarité et des montagnes majestueuses, qui font apparaître les êtres et les paysages tantôt comme des icônes mystiques, des madones, tantôt comme des ombres, des fantômes du passé de la Géorgie. Comme une traversée dans la mémoire et l’histoire d’un pays.





