La photographie, une thérapie visuelle

05 septembre 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
La photographie, une thérapie visuelle

Née en 1992, la portraitiste américaine Shelbie Dimond perçoit le medium photographique comme un refuge. Après avoir quitté la communauté de Témoins de Jéhovah qui l’a vue grandir, l’artiste a exploré les répercussions d’une telle éducation à travers l’image. Rencontre avec une auteure déterminée.

Le soleil est à son zénith à Arles, et la semaine d’ouverture attire les foules. Les terrasses se remplissent de visiteurs en quête de fraîcheur. Partout, les sirops et les jus de fruits parsèment les tables de touches colorées. Shelbie Dimond s’assoit à une petite table libre dans une ruelle près de la rue de la Roquette. La beauté de la jeune photographe et sa tenue rétro attire les regards : nul doute possible, cette femme est une artiste. Nous nous installons et, entre deux gorgées salvatrices, elle se plonge dans ses souvenirs, une sincérité teintée de sarcasme résonnant dans chacune de ses phrases. La photographe a grandi dans une communauté de Témoins de Jéhovah au cœur d’un village rural de l’ouest du Michigan. À ses seize ans, son père lui offre un boîtier argentique qu’elle adopte immédiatement. « À cette époque, je commençais à me rebeller contre cette secte religieuse, et j’avais été expulsée de mon lycée parce que mon petit-ami ne faisait pas partie de la communauté », explique-t-elle. Isolée du monde extérieur, elle réalise ses premiers autoportraits et débute une collection de Polaroïds qui grandit encore aujourd’hui. Avec l’autorisation de sa mère, elle commence à publier ses créations sur Flickr, nouant ainsi des liens avec les auteurs actifs sur la plateforme.

© Shelbie Dimond© Shelbie Dimond

« Chez les Témoins de Jéhovah, tu ne peux être photographe que si tu réalises des albums de mariage ou de famille. La photographie artistique n’est pas vraiment comprise, et le nu… rien de plus satanique ! »

s’exclame Shelbie Dimond avec un sourire. Lorsqu’elle rend visite à sa meilleure amie, à 17 ans, la jeune femme la photographie sans vêtement dans l’eau, des gouttes tombant sur sa lentille et créant un effet pictural. Une œuvre qui dérange les aînés de sa communauté. L’année suivante, la photographe décide de s’enfuir. « Lorsqu’on quitte les Témoins de Jéhovah, tous nos proches doivent nous excommunier. J’ai perdu tous ceux que j’aimais, et comme j’étais née là-bas, je ne connaissais personne d’autre », se souvient-elle. La solitude prend alors le dessus, s’infiltrant dans le quotidien de l’artiste. Seul le 8e art lui permet d’échanger, de s’exprimer. Une thérapie visuelle rythmant son émancipation progressive. « En comprenant que j’avais été élevée dans une secte, j’ai commencé à m’exprimer publiquement, à parler de mon expérience et de ses répercussions sur ma santé mentale », explique-t-elle. Une voix qu’elle refuse de faire taire et qui lui causera la fermeture successive de cinq comptes Instagram.

Se mettre à nu

En 2017, après avoir participé à une résidence artistique à Paris et être allée capturer les rues de la New Orleans, Shelbie Dimond reçoit une nouvelle qui bouleverse sa manière de voir la photographie : elle apprend qu’elle souffre d’un trouble de la personnalité borderline. « Un jour, après avoir lu des dizaines d’articles à propos de ma maladie, je me suis penchée sur mes images, et tout est devenu limpide : depuis toutes ces années, je capturais en fait mon trouble et ses conséquences », explique-t-elle avec passion. Malgré un séjour en hôpital suite à une dépression nerveuse, l’artiste continue de créer, se mettant en scène avec une hargne troublante, un désir de se mettre à nu de toutes les manières possibles. En 2018 sort son premier livre, intitulé Somewhere between psychosis and neurosis (Quelque part entre la psychose et la névrose, en français). Une série d’autoportraits d’une honnêteté crue. Sur les pages, sa silhouette se recroqueville, s’exhibe et se met en scène dans un univers monochrome. La délicatesse de ses traits et l’intemporalité du décor subliment la vulnérabilité d’un être qui se livre.

© Shelbie Dimond© Shelbie Dimond

« Certains photographes réalisent des croquis et préparent leurs shootings. Moi, j’improvise. J’observe la lumière et je travaille avec mon environnement. Je recherche des lieux abandonnés, qui semblent s’être perdus quelque part dans le passé »,

précise l’auteure. C’est finalement cette tendre spontanéité qui définit son œuvre. De ses premiers portraits à ses dernières créations, Shelbie Dimond recherche la vulnérabilité, l’exhibitionnisme. Comme un besoin vital de partager ses secrets les plus enfouis, ses pensées les plus intimes. Dans ses images, les corps nus des femmes se fondent dans le décor, deviennent des formes poétiques. Une exploration de l’anatomie influencée par son éducation puritaine. « On m’a toujours dit que le sexe et la procréation étaient indissociables. Un acte synonyme de devoir », confie la photographe. Avec une élégance inspirée par les films noirs du début du 20e siècle, celle-ci se réapproprie son corps, affirmant sa fière féminité. C’est là toute la subtilité de l’univers de Shelbie Dimond. D’abord perçus comme une attaque des valeurs inculquées par sa communauté, ses clichés reflètent une curiosité implacable, une envie de remettre en cause les croyances et les coutumes d’une société trop craintive. Un certain laisser-aller se dégage des portraits de l’artiste. Une libération salvatrice, une soif d’échanges. Tantôt réalistes tantôt tendrement rêveuses, ses créations érigent un monde sans jugement, un espace paisible, où l’inventivité est synonyme de guérison.

© Shelbie Dimond© Shelbie Dimond
© Shelbie Dimond© Shelbie Dimond
© Shelbie Dimond© Shelbie Dimond
© Shelbie Dimond© Shelbie Dimond

© Shelbie Dimond

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