L’adolescence en prison

12 avril 2022   •  
Écrit par Julien Hory
L'adolescence en prison

Avec IN VIVO, Klavdij Sluban accompagne le spectateur au sein du Centre des Jeunes Détenus de Fleury-Mérogis et dans une prison du Salvador. Paru aux éditions IIKKI et accompagné d’un disque de Gareth Davis, le livre dresse un portrait pudique et en filigrane de ces adolescents au destin pas comme les autres.

Depuis l’avènement des téléphones portables et de la diffusion de contenus via les réseaux sociaux et messageries instantanées, des images de l’intérieur des prisons nous parviennent. Souvent, nous y découvrons l’insalubrité des lieux, la précarité des résidents, la débrouille. Ce qui est vrai des prisons pour adultes l’est aussi de celles pour mineurs. Quel que soit leur degré de sécurité, les centres pénitentiaires ont bien du mal à endiguer la propagation de ces clichés et vidéos, malgré tous leurs efforts – notamment les multiples fouilles quotidiennes des détenus et de leurs chambres. Ce sont ces dernières, et plus particulièrement les lits qu’elles renferment, qui sont l’un des deux axes du livre de Klavdij Sluban, IN VIVO, paru aux éditions IIKKI.

Dans cet ouvrage réalisé en deux parties, le photographe franco-slovène, auteur d’un mémoire sur L’adolescent dans la littérature anglo-américaine, propose une réponse singulière à une question importante : comment vivre dans un lieu invivable ? Après avoir appris la photographie en autodidacte, puis le tirage dans l’atelier de George Fèvres, il part sur les zones de combats en Ex-Yougoslavie. Là-bas, il ne prend aucune photographie. Il cherche à comprendre, et non à témoigner. Cette distance, qu’il préservera tout au long de sa carrière, fait de Klavdij Sluban un photographe de la discrétion et de la pudeur. Une attitude et une manière de créer qui transparaissent également dans IN VIVO.

© Klavdij Sluban

Aucun voyeurisme

C’est en 1995 que l’histoire commence. Après plusieurs mois de négociations avec le ministère de l’Intérieur, Klavdij Sluban propose d’animer un atelier photographique au Centre des Jeunes Détenus (CJD) de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. « Je savais que la prison disposait d’une chambre noire sur place, se souvient-il. J’ai donc demandé à rester trois semaines, trois semaines durant lesquelles les jeunes s’investiraient complètement et ne feraient aucune autre activité. Cela m’a permis de photographier en prison sur un temps long et, parallèlement, j’ai mis en place ces ateliers pour que je ne sois pas perçu comme un élément extérieur. Cet engagement et le refus de la présence des surveillants m’ont apporté la confiance des mineurs ».

Ainsi, avec le soutien de certains membres du personnel pénitentiaire, Klavdij Sluban parvient à entrer dans l’intimité de ces adolescents qui, trop tôt, connaissent une réalité qui leur échappe. Pourtant, il n’y a là aucun voyeurisme, les détenus n’apparaissent jamais. Nous les devinons à travers leurs draps et leurs matelas. Des murs trahissent les passages successifs des personnes incarcérées. « Les lits sont comme des portraits, explique-t-il. À leur arrivée à Fleury-Mérogis, l’administration leur remet des draps qu’ils garderont souvent le temps de leur détention. Ils portent leur empreinte. Ceux qui leur sont confiés sont changés chaque semaine et servent à confectionner des « yoyo » pour s’échanger des choses d’une cellule à une autre ».

© Klavdij Sluban

Prison d’Izalco, Salvador

La seconde partie d’IN VIVO nous conduit au Salvador, dans la prison d’Izalco. Ici, un nouveau dispositif a été choisi par le photographe afin de nous faire partager l’intériorité des êtres : son appareil installé dans le parloir de l’établissement. Autour d’une table de béton austère, les détenus peuvent accueillir un instant leurs proches. A priori, rien d’exceptionnel dans ces images, sauf si nous nous y attardons un peu. « Chaque situation est unique dans une mécanique systématique. Le côté non sensationnel, pas tape-à-l’œil, permet de raconter toute une vie derrière. Chaque image est le récit d’une histoire plus large. C’est au spectateur d’imaginer qu’elle peut être cette histoire ». Un travail subtil d’où émerge tout le talent de Klavdij Sluban.

Cette exploration des différents centres de détention pour mineurs que l’artiste (il tient à le souligner, sa démarche n’est pas celle d’un photoreporter) a entreprise l’a conduit un peu partout dans le monde. « Chaque pays a son régime pénitentiaire, précise-t-il. Chaque prison a son directeur et, de sa personnalité découlent beaucoup d’éléments. Les infrastructures ne sont pas les mêmes non plus. À Fleury, les jeunes sont seuls en cellule. En Amérique Centrale, ils peuvent être une trentaine par dortoir, avec toute la hiérarchie et les abus que cela comporte. Mais partout la souffrance est la même ». Cette cartographie des centres pour jeunes détenus confère à Klavdij Sluban un regard acerbe sur les conditions d’enfermement de ces mineurs.

© Klavdij Sluban

Des châtiments au nom de Dieu

Le photographe le reconnaît, ces institutions sont pour le mieux imparfaites et révèlent souvent, du moins en France, un système judiciaire à deux vitesses. « La population de ces prisons est souvent constituée de jeunes d’origines étrangères, analyse Klavdij Sluban. Il y a assez peu de « Jean-Christophe », comme on appelle les blancs détenus. Quand il y en a, c’est généralement pour un crime grave. La France s’est d’emblée montrée injuste avec ces adolescents, elle les a mal traités donc ils finissent par la haïr. Ce sont des bombes à retardement. » Si tous ne sont pas égaux face à la Justice d’un État, il en va de même des disparités d’un pays à un autre. Il est des endroits où il vaut mieux ne pas finir.

C’est le cas de la St Patrick’s Institution de Dublin, en Irlande. La pire prison pour mineurs que le photographe ait vue. Logé dans un ancien couvent, ce centre, fermé à présent, était connu pour ses pratiques d’un autre âge et la brutalité de ses sanctions. « Les châtiments infligés aux jeunes le sont au nom de Dieu. Là-bas, il est pervers avec les Irlandais et se rapproche du Diable, constate Klavdij Sluban. Le fait que la religion régisse la prison fait que la punition (y compris corporelle, NDLR) est au centre de la détention alors qu’il faudrait privilégier l’éducation et occuper intelligemment leur temps ». Ce sera d’ailleurs la seule et unique fois où certains des clichés réalisés ont été censurés par l’institution lors de l’exposition finale.

© Klavdij Sluban

Les images ne sont pas la réalité

Ce travail mené sans relâche avec les jeunes détenus, peut être parcouru grâce aux efforts combinés de Klavdij Sluban et Mathias Van Eecloo, directeur de la publication de IIKKI, à l’initiative du projet d’édition d’IN VIVO. (IIKKI a su développer un concept innovant qui associe un livre-photo à une production musicale sur vinyle et en streaming, NDLR). Pour cette nouvelle édition, c’est la mélodie du clarinettiste hollandais Gareth Davis qui a été choisie par Klavdij Sluban pour accompagner ses images. Une fois de plus, la magie opère. « Mathias m’a fait plusieurs propositions, raconte le photographe, toutes cohérentes, mais je n’étais pas totalement satisfait. Quand il m’a fait écouter le son de Gareth Davis, ce fut une évidence dès les premières notes ».

Une harmonie qui se ressent au fil des pages du livre et le long des microsillons du disque. À aucun moment IN VIVO, ne sombre dans le jugement ou la curiosité malsaine. Une fois de plus, cela montre toute l’humilité et la bienveillance de Klavdij Sluban. Il le sait, les images ne sont pas la réalité. Lui-même s’est laissé guider pour appréhender cet univers carcéral hors du commun. En cela, pour prolonger cette expérience singulière, Klavdij Sluban invite à la lecture d’Avoir 16 ans à Fleury de l’ethnologue Léonore Le Caisne. L’auteure y décrypte le bruit, la circulation, les attitudes, les échanges et plus généralement les relations que les jeunes établissent entre eux, avec l’encadrement ou les détenus adultes. Une base de réflexion sur la délinquance des jeunes et sur les réponses à y apporter.

IN VIVO, éditions IIKKI, 70€, 84 p. + vinyle
Livre seul, 50€ / Disque seul, 20€

 

© Klavdij Sluban

© Klavdij Sluban

© Klavdij Sluban

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© Klavdij Sluban

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