

À l’occasion de la 16e édition de Circulation(s), Laetitia Guillemin, iconographe et enseignante aux Gobelins, et Emmanuelle Halkin, curatrice et éditrice indépendante, toutes deux directrices artistiques, nous parlent du festival. Elles reviennent sur ce qui cimente le collectif Fetart, les liens et dialogues qui le nourrissent, et surtout la volonté de faire rayonner l’image sous toutes ses formes.
Ana Corderot : La notion de photographie émergente est au cœur de Circulation(s). Que recouvre-t-elle aujourd’hui, selon vous ?
Emmanuelle Halkin : Pour moi, j’aurais presque envie de parler d’images plutôt que de photographie. L’émergence, telle qu’on la défend à Circulation(s), correspond à une photographie qui se libère de sa définition traditionnelle. Elle rejoint davantage l’art contemporain, assume une transversalité forte avec d’autres pratiques, notamment la vidéo. On défend beaucoup l’usage de l’archive, le néo-analogique, les travaux collaboratifs. C’est une photographie plurielle, riche de l’image au sens large, qui dépasse les frontières du médium.
Laetitia Guillemin : Je rejoins Emmanuelle. L’émergence n’est pas une question d’âge, même si des générations différentes coexistent. C’est aussi lié à notre positionnement européen, cela permet de voir ce que signifie l’émergence selon les cultures. Ce que nous présentons à Circulation(s), c’est presque une mise en scène de la photographie plutôt que la photographie en soi. Ce sont les artistes eux-mêmes qui sont dans cette dynamique d’hybridation.
Vous travaillez en collectif au sein de Fetart. Comment s’organise le dialogue entre vos sensibilités différentes ?
LG : Ce qui fait la richesse de notre collectif, c’est que nous venons d’univers très différents. Nos histoires avec la photographie ne sont pas les mêmes, nos métiers non plus. Alors oui, nous ne sommes pas toujours d’accord, mais c’est fertile, car cela oblige à argumenter. On tient compte de l’avis de chacune, et c’est par la discussion qu’on arrive à convaincre. Il y a aussi beaucoup d’honnêteté entre nous. Si l’une rencontre une difficulté avec un projet ou une scénographie, on en parle. On trouve des solutions ensemble. Cette solidarité est essentielle.
EH : Il y a aussi des générations différentes au sein du collectif. Certaines sont là depuis le début, comme Laetitia, d’autres sont venues en chemin ou viennent d’arriver. Cela crée un dialogue constant. Nous sommes loin de l’image du commissaire tout-puissant : notre travail est profondément collégial. Les scénographies, les choix d’artistes, les accrochages, tout est discuté. On travaille chacune avec des artistes, puis on se confronte aux regards des autres. C’est exigeant, parfois déstabilisant, mais extrêmement enrichissant.



Existe-t-il une ligne directrice définie à chaque édition ? Et comment sélectionnez-vous les artistes ?
LG : La diversité est centrale : diversité des sujets, diversité des formes. Il y a souvent une dimension d’engagement dans les projets que nous retenons, mais ce qui compte aussi, c’est l’équilibre global de l’édition. Il y a malgré tout une identité de Circulation(s), construite au fil des années. Mais elle reste fluide. Cette capacité à se régénérer est essentielle pour rester pertinentes et saisir l’instant d’un moment artistique.
EH : Nous sommes attentives à la pluralité des écritures photographiques. Nous observons les thématiques récurrentes dans les candidatures, les dynamiques émergentes. Parfois, un type d’écriture nous dérange ou nous questionne, et c’est justement ce qui nous intéresse. Il arrive que nous choisissions un projet parce qu’il nous bouscule. L’an dernier, par exemple, certains travaux nous ont beaucoup interrogées. Une fois exposés, ils se sont révélés évidents. Il y a des moments où l’on sent que nous sommes au bon endroit, que nous captons quelque chose de très contemporain. Nous fonctionnons comme une caisse de résonance.
Cette année, vous avez choisi de mettre l’Irlande à l’honneur. Pourquoi ?
EH : Nous aimons valoriser des pays, des scènes peu représentées, et nous recevons relativement peu de portfolios irlandais, alors même que le pays possède une scène dynamique. Il y a toujours une dimension de rencontre humaine dans ces choix – commissaires, galeries, relais locaux. Cette année, le contexte politique et culturel, notamment la présidence de l’Union européenne, a également joué un rôle.
Avez-vous eu des coups de cœur dans cette édition ?
LG : Le coup de cœur est délicat à formuler. Personnellement, j’aime les projets qui bousculent. Un travail sur la Sicile de Marco Zanella cette année m’a particulièrement marquée : il questionne le territoire d’une manière dérangeante, tout en restant formellement classique. J’aime cette tension.
EH : J’ai été très touchée par le travail de Raphaël Roncato. Il interroge la montée des populismes à travers un travail très construit, presque théâtral, autour de l’ascension de Bolsonaro. Ce qui me frappe, c’est sa capacité à mêler humour, stratégie numérique et réflexion politique. Ce travail résonne fortement avec ce qui se passe aujourd’hui en Europe et ailleurs. Il y a une force analytique, mais aussi une distance critique qui le rend particulièrement pertinent.
De nouvelles personnes rejoignent la direction artistique. Comment cela s’est-il décidé ?
LG : Nous avons chacune proposé des profils, puis nous avons discuté collectivement. Il était important d’intégrer des regards différents pour poursuivre cet enrichissement.
EH : Les nouvelles arrivées apportent des expertises complémentaires : galerie, photo émergente internationale, gestion de projet. L’intégration s’est faite très naturellement. Circulation(s) évolue, se transforme, tout en conservant une proximité forte entre celles et ceux qui y ont participé.