Légendes et extractivisme : Maximiliano Tineo et le mythe du roi blanc

18 septembre 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Légendes et extractivisme : Maximiliano Tineo et le mythe du roi blanc
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant une roche
© Maximiliano Tineo

Dans El Rey Blanco, Maximiliano Tineo entremêle mythes, légendes et faits historiques pour évoquer la situation au sein du triangle du lithium, une région qui couvre la Bolivie, le Chili et l’Argentine. De fait, aujourd’hui, plusieurs groupes étrangers exploitent les importants gisements de ce métal, essentiel à la fabrication des batteries, qui s’y trouvent. 

Fisheye : Quels évènements ont été à l’origine d’El Rey Blanco 

Maximiliano Tineo : Au cours des années 2021 et 2022, de violents incendies ont eu lieu dans les marécages situés le long du fleuve Paraná, qui borde Rosario, en Argentine. Ils ont recouvert la région de cendres et de fumée sans que le gouvernement réagisse. Ce sont des exportateurs de bétail, liés à des groupes asiatiques par d’importants contrats financiers, qui les ont déclenchés. L’objectif ici était d’implanter des élevages industriels de porcs voués à l’exportation. En outre, Rosario étant ma ville natale, où vivent un certain nombre de mes proches, le problème m’a particulièrement touché. Je réfléchissais déjà à ce moment-là à des idées pour un projet photographique en lien avec ce fleuve qui m’est si cher. C’est en approfondissant mes recherches sur le sujet que les concepts de souveraineté, d’extractivisme et les mécanismes du néocolonialisme ont pris de plus en plus de place et se sont imposés comme une thématique que je devais aborder dans El Rey Blanco

MaximilianoTineo
Photographe
« La similitude formelle entre ces deux triangles métalliques m’a amené à comparer deux évènements séparés par 500 ans. »
Photographie de Maximiliano Tineo montrant un véhicule chinois
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant le fleuve d'argent
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant un homme portant une casquette orange
© Maximiliano Tineo

Qu’as-tu appris lors de tes recherches ?

Au début de l’année 2023, je suis d’abord parti à la recherche de la source du Paraná en compagnie d’un ami peintre. C’est grâce à des ouvrages que nous partagions que nous avons découvert le fort de Sancti Spiritu, fondé par Sebastian Gaboto, aux abords du fleuve. Il s’agit du premier établissement colonial espagnol dans l’actuelle République d’Argentine. C’est également à ce moment-là que j’ai découvert la légende de la Sierra de la Plata et le mythe du roi blanc. 

Simultanément, de nouvelles informations à propos du triangle du lithium ont été révélées et ont pris de l’ampleur. Cette formule désigne une région délimitée par les déserts de sel d’Uyuni, en Bolivie, d’Atacama, au Chili et de Hombre Muerto, en Argentine. Elle concentre plus de 65 % des réserves mondiales de lithium, qui est aujourd’hui surnommé « l’or blanc ». Ce métal est indispensable à la fabrication des batteries des téléphones portables, des ordinateurs et des véhicules électriques.

La similitude formelle entre ces deux triangles métalliques m’a amené à comparer deux évènements séparés par 500 ans. D’une part se trouve l’exploitation coloniale espagnole du Cerro Rico de Potosí, en Bolivie, avec la montagne qui serait à l’origine de la légende de la Sierra de la Plata et peut-être la mine d’argent la plus importante de l’histoire de l’humanité. D’autre part, il y a l’exploitation actuelle du lithium qui attire les intérêts étrangers et redonne à la région un rôle géopolitique crucial à l’échelle mondiale. De nos jours, les mécanismes d’extractivisme sont entretenus par des intérêts étrangers tels que ceux de la Chine, de la Russie et des États-Unis, motivés par la manne que représentent ces gisements. 

Photographie de Maximiliano Tineo montrant la Sierra del Plata
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant des véhicules chinois
© Maximiliano Tineo

En quoi la légende de la Sierra de la Plata et le mythe du roi blanc consistent-ils ?

La légende de la Sierra de la Plata et le mythe du roi blanc sont intimement liés. Vers 1520, le navigateur vénitien Sebastian Gaboto fut engagé par la Couronne espagnole pour partir à la recherche d’épices vers les îles Moluques, soit l’actuelle Indonésie. Il devait emprunter le détroit qui relie les océans Atlantique et Pacifique, découvert des années auparavant par Ferdinand Magellan. En arrivant sur la côte brésilienne pour ravitailler les navires, il rencontra des personnes ayant survécu au naufrage d’une précédente expédition. Ces dernières lui firent part d’une rumeur selon laquelle il existerait, dans un lieu perdu au cœur du continent, un territoire gouverné par un roi blanc très riche, où se dresserait une montagne entièrement faite d’argent. Pour atteindre ce lieu, il faudrait remonter la mer de Solis, un grand cours d’eau qui, déjà devancé par son mythe, se faisait appeler El Rio de la Plata, soit « le fleuve de l’argent ». 

Après des décennies de recherches infructueuses, la Couronne espagnole a finalement trouvé le Cerro Rico del Potosí, en Bolivie, qui serait à l’origine de la légende de la Sierra de la Plata. Toutefois, le mystère subsiste autour du roi blanc qui, d’une certaine manière, est le lithium d’aujourd’hui, que tout le monde veut chasser.

MaximilianoTineo
Photographe
« J’ai toujours voulu aborder ce projet par le biais de l’onirisme et de l’impalpable plutôt que sous un angle documentaire pur et dur. Ainsi, j’essaie de composer avec un ton nébuleux. »
Photographie de Maximiliano Tineo montrant des tableaux anciens
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant un désert de sel
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant une pièce d'échec
© Maximiliano Tineo

Quelle place prend le réalisme magique que tu convoques au sein de cette série ? 

Ce réalisme magique est très important pour l’œuvre, parce qu’elle naît du mythe, de l’imaginaire… Et parce qu’elle parle aussi des terres d’où viennent les légendes, traversées par le syncrétisme, un mélange de religion imposée et de croyances ancestrales qui résistent et émergent, des différentes façons de percevoir une réalité où coexistent magiciens, sorcières et croix. J’ai toujours voulu aborder ce projet par le biais de l’onirisme et de l’impalpable plutôt que sous un angle documentaire pur et dur. Ainsi, j’essaie de composer avec un ton nébuleux. Presque sans s’en rendre compte, en transitant par 400 ans d’exploitation coloniale, on part du délire d’une montagne d’argent pour arriver aujourd’hui à ces tubes dans le paysage qui, comme d’immenses et insatiables sangsues, pompent et pomperont jusqu’à la dernière goutte la saumure de lithium. 

As-tu une anecdote à nous raconter ?

Pendant la gestation de ce projet, j’ai commencé à intervenir sur des photographies prises dans les lieux où les colons espagnols, à la recherche de la Sierra de Plata, étaient passés. Je faisais des petits points à la peinture, dessinant ainsi une sorte de montagne argentée intangible et imaginaire dans le paysage. Arrivé pour la première fois dans la ville de Potosí, je me suis assis sur un banc et j’ai regardé ce sommet auquel ils avaient tant rêvé et auquel je rêvais à mon tour. La nuit tombait et Potosí s’enfonçait dans l’obscurité, jusqu’à ce que, petit à petit, des lueurs dans le lointain délimitent toute la montagne. Ce que j’avais dessiné sur les photos apparaissait exactement comme cela devant moi. Était-ce là du réalisme magique ? 

Photographie de Maximiliano Tineo montrant la Sierra del Plata dans la nuit
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant une étoile dans un ciel gris
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant un homme de dos face à un désert de sel
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant la Vierge
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant une croix
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant des roches grises
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant un lieu d'extraction
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant une femme de dos avec des confettis dans les cheveux
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant du lithium
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant un tuyau dans le désert
© Maximiliano Tineo
Photographie de Maximiliano Tineo montrant une tache jaune
© Maximiliano Tineo
À lire aussi
Flower Rock : Ana Núñez Rodriguez verse des larmes d’émeraude
© Ana Núñez Rodríguez
Flower Rock : Ana Núñez Rodriguez verse des larmes d’émeraude
Aujourd’hui encore, l’extraction de cette pierre charrie de nombreuses croyances et légendes. C’est ce qui a captivé Ana Núñez Rodríguez…
02 mai 2024   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Prix Carmignac : le Ghana face aux ravages des déchetteries électroniques
© Bénédicte Kurzen
Prix Carmignac : le Ghana face aux ravages des déchetteries électroniques
Le journaliste Anas Aremeyaw Anas et les photojournalistes Muntaka Chasant et Bénédicte Kurzen remportent le Prix Carmignac 2024 avec…
15 mai 2024   •  
Écrit par Costanza Spina
Explorez
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •  
Laetitia Guillemin et Emmanuelle Halkin : de la circulation des idées
"The Stage", São Paulo, Brazil, 2018 © Rafael Roncato
Laetitia Guillemin et Emmanuelle Halkin : de la circulation des idées
À l’occasion de la 16e édition de Circulation(s), Laetitia Guillemin, iconographe et enseignante aux Gobelins, et Emmanuelle...
18 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
13 mars 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Savoir-faire, abstraction et onirisme : nos coups de cœur photo de mars 2026
© Eneraaw
Savoir-faire, abstraction et onirisme : nos coups de cœur photo de mars 2026
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
28 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Projet SUAVES ou l’art de faire dialoguer les disciplines
Projet Hubble - LIP6, Laboratoire d'Informatique. © Juliette Pavy / Hors Format
Projet SUAVES ou l’art de faire dialoguer les disciplines
Deux ans après le lancement du projet SUAVES par Sorbonne Université, un tiré à part est édité avec Fisheye. Il retrace la collaboration...
27 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BUZO OR COKE?, estampes et métamorphoses de Bailey McDermott
BUZO WAZ HERE © Bailey McDermott
BUZO OR COKE?, estampes et métamorphoses de Bailey McDermott
L’artiste australien Bailey McDermott transforme images fixes et vidéos en délicates estampes monochromes, qui contiennent de véritables...
27 mars 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
This Much Is True d'Albert Elm : des épopées ordinaires
© Albert Elm / This Much Is True, Disko Bay
This Much Is True d’Albert Elm : des épopées ordinaires
Voyage déluré dans des paysages traversés, le livre This Much Is True d'Albert Elm – édité chez Disko Bay – nous convie à ce qui nous...
26 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot