Leon Levinstein : New York par le prisme du corps

28 février 2023   •  
Écrit par Costanza Spina
Leon Levinstein : New York par le prisme du corps
Jusqu’au 25 mars, la galerie Les Douches accueille l’exposition Choreography of the bodies de Leon Levinstein, le photographe qui a immortalisé New York par le prisme des centaines de corps des habitant·es qui la composent.

Leon Levinstein est l’un de ces photographes qui ont sublimé New York dans l’après-guerre. Ces reporters de la rue, qui ont inventé un genre et donné vie à une photographie humaniste fuyant tout romantisme et idéalisation. Car la photographie des auteurices new-yorkais·es des années 1960, est une photographie sociale. Mais Leon Levinstein n’est en rien comme les autres. Son travail se construit dans la solitude et la contemplation silencieuse des foules. Comme Vivian Maier, il ne s’intéresse ni à la reconnaissance ni à la notoriété, et fui le monde de l’art et les mondanités. Pour lui, le 8e art était une affaire privée. Malgré sa discretion, pourtant, Edward Steichen, le directeur du département photographique du MoMA, le repère. Il collectionne ses travaux et les inclut dans Family of Man en 1955, une exposition historique regroupant 273 artistes. La particularité de ce photographe mystérieux vient sans doute de son rapport aux corps. Dans ses images, ils occupent toute la place et deviennent une véritable matière artistique brute. À travers l’exposition Choreography of the bodies, la galerie parisienne Les Douches présente une trentaine des travaux de Leon Levinstein autour de cette thématique. C’est par ce prisme que le photographe a dépeint New York d’une façon totalement inédite.

 

Leon Levinstein Fifth Avenue (man with two ladies), c.1959 Gelatin silver print, printed later c.1970 Annotated ”B-2” in pencil, and photographer’s credit stamp in black ink on print verso Print size: 10 7/8 x 14 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie

Leon Levinstein Fifth Avenue (man with two ladies), c.1959, Gelatin silver print, printed later c.1970, Annotated « B-2 » in pencil, and photographer’s credit stamp in black ink on print verso, Print size: 10 7/8 x 14 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie

Le corps comme matière photographique brute

Les années qui ont suivi la Grande Dépression puis la Seconde Guerre mondiale ont soulevé beaucoup d’interrogations au sujet de la photographie. Le style documentaire développe une vraie valeur sociale et les reporters gagnent en respectabilité, perçu·es comme des acteurices incontournables de la vie politique, économique, médiatique. Leon Levinstein, quant à lui, fuyait les lumières des projecteurs et travaillait dans la solitude et dans le silence. Il était ce que Walter Benjamin appelait « un flâneur ». Il trouvait son inspiration parmi les foules, dans les espaces publics des quartiers ouvriers. Il avait un talent pour se faufiler en se rendant invisible dans la masse. Il tournait alors son appareil photo reflex à double objectif – datant de la guerre – sur le côté, de sorte que les personnes photographiées n’avaient aucune idée de ce qu’il faisait. Grand solitaire et gros fumeur, il frôlait les murs, en contemplant le monde plutôt que d’y participer. Au gré de ses explorations urbaines, il se laissait happer par les corps et leur matérialité. Ses photographies sont presque tactiles.

En prenant à la lettre l’enseignement de Robert Capa, qui invitait toujours les photographes de rue à s’approcher du sujet, Leon Levinstein n’hésitait jamais à aller au plus près de ses modèles. Clochard·es, baigneur·ses, prostitué·es, rabbins, amoureux·ses, personnes âgées et enfants : tous·tes sont représenté·es dans les moindres détails. Ses photographies nous présentent des personnages presque grandeur nature. Le cadre se remplit depuis le bas et la densité du corps devient le vrai sujet de l’image. Dans l’œuvre de cet observateur hors pair, la silhouette devient une matière photographique brute. Comme Lisette Model, le photographe travaille autour de la lourdeur du corps, amplifiée par l’usage du gros plan. Cette lourdeur, métaphoriquement, est celle de l’humanité meurtrie. « Nous sommes plongé·es au cœur du mouvement physique et émotionnel du corps urbain, explique la critique d’art Magali Jauffret, C’était sa façon d’explorer la condition humaine, de s’interroger sur le sort des pauvres et des personnes âgées, sur une société conservatrice qui devenait consumériste au moment où, en Europe et particulièrement en France, la photographie dite humaniste était sur le point d’émerger. »

Leon Levinstein Handball Players, Houston Street, New York, c. 1969 Gelatin silver print, vintage Mounted. Signed in ink on mount recto Print size: 25 x 20 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, ParisLeon Levinstein, Back Tattoo, c. 1965 © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris

© à g. Leon Levinstein Handball Players, Houston Street, New York, c. 1969 Gelatin silver print, vintage Mounted. Signed in ink on mount recto Print size: 25 x 20 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris, à d. Leon Levinstein, Back Tattoo, c. 1965 © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris

Leon Levinstein Coney Island, c.1960-69 Gelatin silver print, vintage Photographer’s credit stamp ink black ink and annotated ”B-3” in unknown hand in pencil on print verso Print size: 11 x 13 3/4 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, ParisLeon Levinstein Central Park, New York, 1974 Gelatin silver print, vintage Signed in pencil, Leon Levinstein Archive stamp, photographer’s name in pencil in unknown hand, ”H70”, ”22”, and ”93” annotated twice in pencil on print verso Print size: 16 7/8 x 14 1/8 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris

© à g. Leon Levinstein Coney Island, c.1960-69 Gelatin silver print, vintage Photographer’s credit stamp ink black ink and annotated ”B-3” in unknown hand in pencil on print verso Print size: 11 x 13 3/4 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris, à d. Leon Levinstein Central Park, New York, 1974 Gelatin silver print, vintage Signed in pencil, Leon Levinstein Archive stamp, photographer’s name in pencil in unknown hand, ”H70”, ”22”, and ”93” annotated twice in pencil on print verso Print size: 16 7/8 x 14 1/8 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie, Paris

Image d’ouverture : Leon Levinstein Fifth Avenue (man with two ladies), c.1959, Gelatin silver print, printed later c.1970, Annotated « B-2 » in pencil, and photographer’s credit stamp in black ink on print verso, Print size: 10 7/8 x 14 inches © Estate Leon Levinstein / Courtesy Howard Greenberg Gallery, NY / Les Douches la Galerie

Explorez
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
© Silvana Trevale
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
Du 1er au 4 mars 2026, PhotoVogue Festival investira la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan à l’occasion de sa 10e édition. Portée...
21 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 9 février 2026 : du mouvement
© Greta Díaz Moreau / Loquita por ti
Les images de la semaine du 9 février 2026 : du mouvement
C’est l’heure du récap’ ! Cette semaine, les images se déplacent et nous déplacent. Tour à tour, elles se font le témoin de parcours de...
15 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Uber Life : aidez Tassiana Aït-Tahar à lancer son livre chez Fisheye Éditions !
© Tassiana Aït-Tahar / Fisheye Éditions
Uber Life : aidez Tassiana Aït-Tahar à lancer son livre chez Fisheye Éditions !
Fisheye Éditions s’apprête à publier Uber Life, le prochain livre de Tassiana Aït-Tahar. Pour accompagner sa parution, une campagne de...
12 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Dana Lixenberg, Kamaal “Q-Tip” Fareed, Ali Shaheed Muhammad and Malik “Phife” Taylor (A Tribe Called Quest), 1997 © Dana Lixenberg, courtesy of the artist and Grimm Amsterdam | London | New York
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Jusqu’au 24 mai 2026, Dana Lixenberg dévoile des fragments de vie américaine à la Maison européenne de la photographie. Intitulée...
11 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Mia Hama et Yuji Tanno remportent le prix Zooms Japan 2026 !
© Mia Hama
Mia Hama et Yuji Tanno remportent le prix Zooms Japan 2026 !
Dans le cadre du Salon de la photo de Yokohama, ou CP+, deux artistes, Mia Hama et Yuji Tanno ont remportés le prix Zooms Japan 2026 et...
23 février 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
C’est l’heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de l’histoire, du temps qui passe et de ce qu’il dépose sur les esprits...
22 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
© Silvana Trevale
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
Du 1er au 4 mars 2026, PhotoVogue Festival investira la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan à l’occasion de sa 10e édition. Portée...
21 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
© Lucie Pastureau
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
L’Institut pour la photographie de Lille poursuit sa collaboration avec le Théâtre du Nord en y dévoilant Les Corps élastiques de Lucie...
20 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet