L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art

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Écrit par Fabrice Laroche
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Portrait de Thomas Consani. © Matthieu Quatravaux / Tirage par Thomas Consani
ThomasConsani
Tireur
« Les photographes savent qu’on peut accompagner leurs photos, et ils ont conscience que chaque tirage sera de toute façon unique. »

Dans le laboratoire Picto, véritable institution de la photographie, au milieu des odeurs de chimie, des ampoules rouges et des échos de la radio, des mains s’activent, et notamment celles de Thomas Consani, tireur argentique noir et blanc, récemment nommé Maître d’Art, une première pour le monde de la photographie. Rencontre avec l’un des gardiens d’un savoir faire historique. Une interview à retrouver dans le dernier numéro de Fisheye.

Fabrice Laroche : Comment es-tu arrivé à pratiquer le métier de tireur ?

Thomas Consani : Je suis tireur noir et blanc depuis trente-neuf ans. J’ai démarré le tirage grâce à mon père, qui était lui aussi tireur argentique et a débuté chez Picto en 1961 en tant qu’« arpète » (apprenti), avant de monter son propre labo. En 1987, alors que mon père travaillait chez Publimod, un laboratoire photo, j’y suis entré à mon tour en tant qu’arpète à l’âge de 17 ans. Je sortais les tirages du fixateur, je les mettais à laver, je les séchais, je les pressais.

Le soir, après le travail, j’allais faire des photos des groupes de musique de la scène alternative : Les VRP, Les Satellites, Chihuahua, Washington Dead Cats… Et dès le lendemain, je développais et je faisais mes propres tirages. C’est là où j’ai pris conscience – alors que ça faisait dix-sept ans que je baignais dans la photo par le biais de mon père – de ce qu’était le tirage à proprement parler : l’aboutissement de la prise de vue. Les deux sont complémentaires et s’accompagnent. Aujourd’hui, quand les photographes disent : « Sans vous, les tireurs, on ne serait pas là », je leur rétorque : « Oui, mais sans vous, les photographes, le tirage ne serait pas là. »

J’ai eu la chance d’être formé de 1987 jusqu’à 1993 par mon père – qui est décédé en 1995 – et par Jean-Christophe Domenech. J’étais au milieu d’eux, ils faisaient un ping-pong sur la qualité (ou la médiocrité, au début !) de mes tirages. Ça n’a été que du bonheur. Après, j’ai appris par moi-même. Le métier de tireur, c’est 60 % d’humain et 40 % de technique. Il faut comprendre ce qu’est le photographe dans sa tête.


La dernière fois que je suis venu, j’ai rencontré Victor Gassmann. Il m’a raconté l’arrivée de Pierre Gassmann à Paris en 1950. Il m’a dit quelque chose d’assez touchant sur le laboratoire : « Ce sont les tireurs qui font battre le cœur de Picto. »

TC : C’est une belle phrase. Selon moi, il y a un cœur droit et un cœur gauche : les tireurs les font battre, mais les photographes aussi. La chambre noire, c’est aussi et surtout un lieu de rencontre. Quand des photographes comme Jane Evelyn Atwood ou Pierre-Élie de Pibrac viennent ici, ils viennent chercher leurs tirages, mais ils viennent aussi se rencontrer. Tu peux croiser un éditeur, un encadreur, une galeriste… C’est ce que voulait à l’époque Pierre Gassmann : un lieu de vie où tu viens discuter de la photo, mais pas que ! Parfois on parle de champignons, de musique, de littérature. Quand je suis arrivé ici il y a cinq ans, j’ai demandé si on pouvait recréer ce lieu de rencontre avec des photos accrochées, une petite table ronde, un café, pour que chacun se sente bien. Ici tu dois te sentir comme chez toi, en famille.

Pierre Gassmann affirmait que « le tireur n’était pas un simple exécutant technique, mais un interprète ». Face à des photographes qui ont pris l’habitude de tout contrôler avec le numérique, comment définis-tu ce rôle ?

TC : Effectivement, on est interprètes. Prenons un arbre, par exemple, et demandons à trois photographes de le photographier : Robert Doisneau, Helmut Newton et Josef Koudelka. Ce seront trois photos d’arbres complètement différentes, trois interprétations issues de trois personnalités. Nous, tireurs, on doit se mettre dans la tête et dans le corps du photographe pour comprendre ce qu’il a voulu dire. Pour faire un parallèle avec un monteur ou une monteuse de cinéma, on se doit de respecter le « réalisateur ». Mais on y met aussi notre part de sensibilité.

Tout passe par le dialogue. Si je fais le tirage de La Jeune Fille à la fleur pour Marc Riboud, il me donne ses envies : un peu plus sombre derrière, plus clair dans les cheveux. Je lui fais ce tirage, mais je vais aussi l’interpréter en lui en proposant un deuxième avec une toute petite nuance. Les photographes savent qu’on peut accompagner complètement leurs photos, et ils ont conscience que chaque tirage sera de toute façon unique.

Le plus dur, c’est de comprendre ce qu’ils ont en tête. Quand je démarre un projet, ils viennent avec leurs planches-contacts, mais je leur dis : « Hors de question de les regarder tout de suite ! Raconte-moi ta photo d’abord. Comment l’as-tu faite ? Qu’est-ce que tu as voulu dire ? » Et tout ça, je m’en imprègne. Le lendemain, tout seul avec le négatif, le révélateur et l’agrandisseur, je laisse résonner leurs idées et leurs mots. Je transpose leur sémantique sur le papier photo, dans le maquillage. Aujourd’hui, les photographes et le monde de l’édition ont vraiment pris conscience de la valeur ajoutée du tireur.

Portrait de Thomas Consani par Matthieu Quatravaux
Portrait de Thomas Consani. © Matthieu Quatravaux / Tirage par Thomas Consani

Tu viens d’obtenir le titre de Maître d’Art. C’est une première dans la photographie, et en tant que tireur argentique. Qu’est-ce que cela signifie ?


TC : Pour te donner une idée : dans les années 1980, 1990, nous étions 250 tireurs argentiques noir et blanc sur la place parisienne. Aujourd’hui, nous sommes six. Avant, le numérique, la presse, le cinéma, la mode… ce n’était que de l’argentique. Des monceaux de tirages tous les jours. Déjà, ce titre est une immense fierté personnelle. C’est la reconnaissance du métier, et de la formation que j’ai eue jeune. Mais surtout, ça m’engage vis-à-vis du ministère de la Culture dans une vraie mission de transmission. Prévoyant d’arrêter le tirage dans quelques années, il faut assurer une pérennité. Il faut un minimum de cinq ans pour former techniquement quelqu’un. Nous avons choisi Alexandre Dias Lopes. Ça fait deux ans et demi qu’il travaille au labo dans un autre service, mais il s’est toujours intéressé à l’argentique. Il vient me voir régulièrement pour apprendre à « maquiller ». C’est quelqu’un qui n’a pas la grosse tête, qui est humble. Le métier de tireur demande de rester dans l’ombre, au sens propre de la chambre noire, comme au sens figuré : il faut toujours mettre le photographe avant son propre travail.


C’est assez fou comme projet de transmission. S’il n’y avait pas eu cette labellisation, on n’aurait peut-être pas pu perpétuer ce métier avec cette rigueur ?


TC : La nomination aide, car il y a une somme allouée sur deux ans pour aider le laboratoire financièrement à consacrer du temps à cette personne, puisqu’on va l’enlever de son service actuel. Il n’y a que huit Maîtres d’Art qui sont nommés tous les trois ans, dans l’ensemble des domaines (des tailleurs de pierre à d’autres…). C’est une vraie reconnaissance institutionnelle du métier. La volonté de Philippe et Victor Gassmann était de continuer le métier dans la pure tradition de leurs aïeux, Edy et Pierre Gassmann.

Il y a une dimension très touchante : Pierre Gassmann crée le labo en 1950, mon père y fait ses débuts à 14 ans, et c’est ici, quarante ans plus tard, que j’achève ma propre carrière. La boucle est bouclée. Ce métier est fabuleux, il n’y a pas un jour où je suis venu à reculons. La plus belle récompense, c’est de voir une expo accrochée et le photographe qui a la banane avec les yeux qui brillent.

[Victor Gassmann entre dans la chambre noire]

Fabrice Laroche : On parlait de toi ! Et du titre de Maître d’Art.
Victor Gassmann : C’est une fierté aussi familiale. Pour moi, quand ils l’ont annoncé, j’étais super touché. Il y a une continuité depuis 1950. Pierre Gassmann a créé Picto, et aujourd’hui, soixante-quinze ans après, on a cette reconnaissance. Et tout cela, c’est aussi Pierre, c’est aussi Edy, c’est sa descendance et Philippe, mon père. C’est ce labo qui l’a perpétué.
Thomas Consani : On est un peu cocorico, c’est une invention française ! Et avec Fred Jourda, mon binôme dans le laboratoire, l’histoire continue….

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