Laurent Lafolie : la matière et le désir

07 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Laurent Lafolie : la matière et le désir
BLANK, œuvres uniques. 15 images 180 × 225 cm, gravure laser sur carton gris recyclé. © Laurent Lafolie
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie

Artiste auteur, maître tireur et enseignant, Laurent Lafolie explore les limites de la matérialité photographique. Dans son atelier, il grave, brûle et imprime sur des supports aussi variés que le cristal, la porcelaine ou le papier washi. Entretien sur un parcours où l’intelligence de la main guide chaque geste.

Fabrice Laroche : Comment la relation à la matière influence-t-elle votre pratique artistique ?

Laurent Lafolie : C’est mon premier rapport aux choses. Je fais des objets avec des images. D’une image, on peut dire qu’elle est avant tout mentale ou en lien avec l’immatériel. J’ai besoin pour ma part de lui donner un corps. Ce rapport aux images vient de l’enfance, quand je regardais les Calligrammes du poète Guillaume Apollinaire, notamment « Il pleut » un poème qui, avec ses lignes verticales, dessinait physiquement la pluie. Je fais le même jeu de détournement du médium avec les images à partir desquelles je réalise des objets. Prenez mon projet sur les forêts brûlées en Sicile, exposé à la Galerie Binome en 2025. Là, le fond et la forme ne font qu’un. J’ai photographié des arbres et des paysages calcinés, et le tirage lui-même est une brûlure, provoquée par une longue gravure laser sur du carton recyclé, une sorte de pyrogravure.

En donnant une troisième dimension à mes images, j’invite par ailleurs le public à bouger, à chercher son propre point de vue. Il faut côtoyer l’œuvre pour cela, être toujours dans un rapport physique aux images.

Quelle approche privilégiez-vous dans la représentation du visage, notamment au travers de votre série Alma ?

Je ne sais pas faire de portraits souriants. Ce qui me touche, c’est le visage de la solitude, celui que l’on a quand on est tout seul. Lorsque je photo graphie un visage, je tends, en utilisant souvent la temporalité de la chambre photographique, à ce que la personne ne soit pas dans la séduction, qu’elle ne cherche plus à paraître belle, profonde, intelligente…

Mon parcours a basculé vers 2005. Avant, je photographiais le travail des danseurs et chorégraphes contemporains. Puis j’ai fait le choix de travailler seul et j’ai commencé à photographier des visages.

Durant cette période, j’ai fait une sorte de tour de France où j’exposais sur des places de diverses villes : j’arrivais à six heures du matin sur un lieu avec ma chambre photographique, je faisais une installation et je photographiais les gens que je rencontrais. À ce jour, j’ai réuni plus de 450 visages.

BLANK, œuvres uniques. 15 images 180 × 225 cm, gravure laser sur carton gris recyclé. © Laurent Lafolie
BLANK, œuvres uniques. 15 images 180 × 225 cm, gravure laser sur carton gris recyclé. © Laurent Lafolie

Quel rôle jouent le Japon et l’usage du papier washi dans vos créations ?

Le washi est associé à l’un de mes premiers gestes artistiques. Je suis allé au Japon pour le papier qui y est aussi présent que le vin en France. Chaque washi possède un nom selon son grammage, sa fibre (kozo, gampi, mitsumat…). Avec le projet Missingu pour l’exposition NÉO-ANALOG, j’ai utilisé un papier très léger, le tenguyoshi avec lequel chaque tirage pèse moins d’un gramme. Les papiers sont fixés sur des structures ou des fils et se mettent en mouvement en fonction du déplacement des visiteurs. C’est ici le papier qui a provoqué le projet.

En tant que maître tireur pour d’autres artistes, comment équilibrez-vous votre expertise technique et la vision de l’auteur ?

Le tireur, c’est un peu quelqu’un qui se met « en creux » au service d’une interprétation. Un négatif ou un fichier numérique, c’est une partition. Par exemple, Mario Giacomelli a tiré lui-même ses paysages d’hiver vus d’avion de manière très contrastée. Les sillons enneigés évoquent ainsi davantage des camps de la mort que des champs. Si on les avait tirés avec un grade normal, on n’y aurait vu que des paysages hivernaux. L’interprétation dévoile le propos.

Mon travail de tireur, c’est de pousser l’auteur des images à dire ce qu’il veut. En réalité, tout le monde sait ce qu’il veut, mais personne ne sait comment le trouver. Durant l’interprétation je fais expressément des propositions trop poussées pour que les photographes prennent position. Ils vont me dire : « Ah non, là c’est trop… », ou « Ah oui, c’est ça ! » L’auteur se place et saisit ce qui le concerne. On rencontre ainsi le sujet. J’ai par ailleurs appris à tirer à l’agrandisseur en mettant mes mains dans le faisceau de lumière. Aujourd’hui, sur Photoshop, je fais exactement les mêmes gestes avec des masques et des courbes. L’avantage du numérique, c’est qu’on peut interpréter sur un temps long. J’ouvre une image dix minutes, je la ferme, j’y reviens le lendemain. Ça évite d’être tributaire de l’humeur du moment.

Tout ce que je propose aux autres en tant que tireur est issu de ce que j’ai d’abord expérimenté pour mes propres projets.

La suite de cet entretien est à retrouver dans Fisheye #75.

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