
Pour la 3e édition du festival Mondes en commun du musée départemental Albert-Kahn, ce sont onze photographes qui déploient leurs œuvres autour de la thématique « L’inventaire visuel du monde ». En réinterprétant les Archives de la Planète initiées par Albert Kahn au début du 20e siècle, les artistes font des ponts avec notre passé, pour s’en défaire, réparer ou amorcer une nouvelle façon d’appréhender notre présent.
C’est sous le chant des oiseaux venus virevolter dans les jardins que la dernière édition du festival Mondes en commun s’est ouverte au musée départemental Albert-Kahn. Dans les salles et les feuillages au-dehors dialoguent les mondes. Ce sont ceux du vivant et du non-vivant, mais également des mondes d’aujourd’hui et d’hier : ceux des archives que les artistes réinvestissent.

Parmi ces œuvres qui interpellent, il y a celle de Laure Winants. Dans son vaste projet, Les Fossiles du futur, cette série présentée, constitue le second volet. Ici, c’est dans le monde marin qu’elle plonge et nous plonge littéralement, car elle imprime ses images en les immergeant elle-même dans la mer. À l’aide de papiers photosensibles, qu’elle a conçus, elle capture sous l’eau la présence et l’interaction des molécules du vivant, capte l’acidité ou la salinité de l’eau, sa pollution. Le procédé, élaboré en partenariat avec la Fondation Tara Océon et des scientifiques, a d’ailleurs atteint un tel degré de précision qu’ils et elles peuvent aujourd’hui le reproduire en son absence. Le résultat des images y est granuleux, presque enveloppant, le bruit alentour semble s’effacer au profit de la matière même de l’image. Un retour important à ce qui nous touche et touche les écosystèmes. Plus loin, la photographe Esther Vonplon retourne dans les forêts primaires des Alpes suisses, où elle réalise des photogrammes à partir d’anciens papiers âgés de plus de cent ans. Apparaissent alors des empreintes végétales, des fleurs presque archéologiques, comme des inscriptions du vivant. Elles racontent à la fois le déclin possible de ces espaces, sous l’effet du dérèglement climatique, mais aussi leur persistance.


Traversé·es par la lumière
Ce qui demeure malgré le temps, justement, Mustapha Azeroual est allé le chercher dans la lumière et plus précisément dans celle des aurores et des couchers de soleil à travers le globe. Nouveau volet de son projet Radiance, initié il y a maintenant dix ans, il révèle de nouvelles œuvres réalisées à partir d’images issues des archives du musée, datant de 1900, représentant des couchers de soleil en Syrie, au Maroc ou en France. Il tente de les réactiver en les faisant dialoguer avec celles du présent. Leur offrant une nouvelle histoire, il crée une sorte de continuité lumineuse à travers les siècles. L’artiste convoque Roland Barthes et son idée du « toucher lumineux », cette manière de capturer la lumière à un endroit, à un moment donné. Sous la serre, illuminée par les faisceaux du soleil traversant, ces créations deviennent presque caressantes, comme autant de vagues apaisantes.

En poursuivant la déambulation dans les jardins, entre rhododendrons rouges et violets, d’autres inventaires apparaissent. Ceux des oiseaux, mais aussi ceux des champignons dans Fruiting Bodies de l’artiste Ying Ang. Un projet devenu l’un des inventaires les plus détaillés des espèces fongiques australiennes, au point d’être aujourd’hui utilisé par des scientifiques de Melbourne dans leurs recherches. Ici, le champignon devient un être frontière : ni totalement animal, ni complètement végétal.



Des présences et du sacré
À côté apparaissent les numéros 1 des rues de Paris, puis les portraits d’habitant·es d’un quartier, dressé·es sur des piédestaux. Puis, l’on rentre au frais, en silence, avec Yasmina Benabderrahmane et son projet Fiat Lux, installé dans la salle des archives du musée comme on entrerait dans une église. Le projet naît autour de Solange, une sœur dont l’artiste hérite des affaires et de près de 4000 archives photographiques personnelles. À partir de ces images, Yasmina Benabderrahmane tisse un nouveau récit. Elle recrée des espaces de recueillement, joue avec les alcôves, les matières et l’architecture du lieu. Les armoires en cannage rappellent les confessionnaux, certaines images semblent presque emprisonnées dans leur cadre. Peu à peu, les figures se mélangent et les sœurs deviennent une seule et même entité, un monde entouré de présences féminines. Plus loin, dans le village japonais, nous parachevons ce périple du spirituel avec le photographe béninois Léonce R. Agbodjélou, prix des Amis du musée. Dans cette série, il tire le portrait des incarnations des figures ancestrales Yoruba (ethnie du Sud-est nigérian), les Egungun dans leurs parures de bijoux et de lumière. Une ode au sacré et à l’extraordinaire qui se tapit souvent en silence dans le réel.
À la sortie cette édition, un sentiment persiste, celui d’une osmose entre les œuvres et les lieux qui les accueillent. La scénographie, intuitive, laisse pleinement place à la nature, à ses odeurs, à ses textures, à ses sons. Ici, elle ne sert pas simplement de décor, mais elle fait corps, apporte aux œuvres une couche supplémentaire de compréhension. Ce lien permet aussi de repenser les interdépendances, les façons de prendre soin des un·es et des autres et des espaces que nous traversons, car nous ne sommes que des visiteur·ses.