
Dans Impossible Landscape, Yasmina Benabderrahmane fait du médium photographique un outil pluriel de documentation du vivant. À travers ses polaroïds, elle sonde son monde et nous donne de nouvelles clefs de compréhension. L’article est à retrouver en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.
Ils sont de ces échecs qui fondent des grammaires. Pour Yasmina Benabderrahmane, tout commence par une trahison technique : celle des premiers films de l’Impossible Project. Ces émulsions capricieuses, nées sur les cendres de Polaroïd, se révélèrent à leurs débuts incapables de fixer la moindre figure nette.
Là où d’autres auraient jeté ce matériel défectueux, l’artiste a décelé une épiphanie matérielle. De cette impossibilité de « faire image » correctement est née la série Impossible Landscape, qui compose la matrice de son œuvre et l’exploration viscérale de la surface sensible. Dans ces carrés de chimie cristallisée, le paysage n’est plus représenté : il est incarné. Ce que Yasmina Benabderrahmane nous donne à voir relève de la pure photochimie. Elle parle de « chaux vive » pour décrire cette substance organique scellée sous le plastique ; une matière qui continue de travailler, de vieillir et de respirer. C’est une photographie de « l’infravisible », où la surface devient un corps.
L’instantané comme journal de bord
Mais ces images instantanées, chez elle, ne sont pas qu’une abstraction. Elles sont son « journal filmé », une pratique de l’instantanéité qui s’inscrit dans la lignée d’un Jonas Mekas ou d’une Chantal Akerman. C’est le fil conducteur qui relie ses grandes explorations, traversant les territoires et les années au rythme de ses résidences d’artiste.
Un article à retrouver en intégralité dans Fisheye#75


SORELLA
Une communauté en voie de disparition. L’inventaire du silence. Rome. Sorella. Après une rencontre inattendue à la basiliqueSanta Maria Sopra Minerva, je pars en direction du Vatican. Je découvre la maison mère et jumelle qu’a fondée Sainte Catherine de Sienne au Vatican. Je sympathise alors avec cette communauté de religieuses retraitées un jour de panne électrique générale. Nous cherchions ensemble la lumière. Dans la pénombre soudaine des couloirs, je saisis ces silhouettes blanches qui flottent, l’immobilité devant un tableau d’affichage ou l’écoute d’une petite radio collée à la seule lumière d’une fenêtre. C’est l’inventaire silencieux d’un monde isolé des autres, qui s’efface. Ce travail fait écho à une autre archive, un trésor de trente années de vie monacale sauvées de l’oubli. Une mémoire encore secrète qui attend son heure, et sera bientôt révélée.
ROKH
Polariser et sculpter le temps. Hiver 2020-2021. Je me suis glissée à l’intérieur. Tout est arrêté, paralysé. Pourtant, je sens que ce béton n’est pas mort. Ce n’est plus une paroi, c’est un organisme vivant, une immense carcasse nourricière qui attend sa fin. Je repense à Attar [Farid al-Din Attar, poète persan, ndlr], à sa « Conférence des oiseaux ». Ce bâtiment, c’est le Rokh. C’est cet oiseau mythique qui plane au-dessus des déserts. Un corps massif, lourd, capturé juste avant sa disparition, juste avant qu’il ne devienne autre chose… Ce futur Art Mill Museum de 2030. La chaleur agit sur mes films. La lumière ne se fixe pas, elle se sculpte. J’aime cette chimie capricieuse. Elle devient une seconde peau, une membrane qui boit la poussière et l’urgence du lieu. Je ne fais pas de repérage. Je fais des prélèvements. La surface du Pola devient une peau marquée au fer. L’accident chimique répond à l’usure des machines. Je cherche la transe. Ce moment précis où le geste ancestral du meunier rencontre l’abstraction. Une nidification de béton. Ici, la chimie et le paysage ne font plus qu’un.


Distinguée par le prix le BAL / ADAGP de la jeune création en 2019 ou encore le prix Transfo-Emmaüs en 2025, Yasmina Benabderrahmane, née en 1983, ancre sa pratique dans une exploration expérimentale de l’image, héritée de sa formation aux Beaux-Arts de Paris et du studio national le Fresnoy – Studio national des arts contemporains.