
Lauréates du programme de mécénat BMW ART MAKERS 2026, l’artiste Lara Tabet et la commissaire Yasmine Chemali explorent les eaux marseillaises à travers des images façonnées par des bactéries. Et c’est au cœur de la cité phocéenne que le duo a dévoilé en exclusivité les premières strates de Le Corps vitré, un projet hybride et organique à découvrir cet été à Arles et cet automne à Paris Photo.
Dans la lumière chaude de Marseille, au sommet d’Endoume, la galerie FACES ouvre ses fenêtres sur la Méditerranée. Sur la table centrale se côtoient plaques de verre, boîtes de Petri, pellicules photo et fioles d’eau. C’est là que Lara Tabet et Yasmine Chemali ont présenté les premiers résultats de Le Corps vitré en avril dernier. Le duo a été sélectionné parmi 184 candidatures, salué pour la pertinence d’un projet où photographie, vivant et pensée écologique s’entrelacent. BMW ART MAKERS conduit chaque année un duo artiste-commissaire dans le développement d’un projet de création contemporaine inédit. Imaginé comme un dispositif de production et de visibilité, il associe un soutien financier et un accompagnement critique en lien avec des institutions majeures de la scène photographique. L’objectif ? Favoriser l’émergence de nouvelles écritures et encourager des formes expérimentales, à la croisée de l’image et de la recherche.
À l’origine de Le Corps vitré, nous retrouvons une méthode que Lara Tabet développe depuis plusieurs années, la bactériographie, que nous pouvons découvrir dans son projet Cartographie personnelle des toxicités enchevêtrées. L’artiste – également médecin biologiste dans son pays d’origine, le Liban – prélève de l’eau dans des fleuves, des ports, des ruisseaux ou des flaques, puis laisse les bactéries agir directement sur des surfaces photosensibles. À Marseille, où elle vit désormais, ce protocole prend une nouvelle dimension. Le ruisseau des Aygalades, la gare maritime d’Arenc, le Vieux-Port… Les prélèvements ont été réalisés dans des zones où la ville se mêle au paysage naturel. « J’ai choisi de travailler ici parce qu’il y avait quelque chose d’important dans cette échelle locale », précise-t-elle en manipulant délicatement une plaque de verre. Des rouges brûlés, des étendues bleues, des cristallisations orangées semblent flotter à la surface des images. « On pourrait penser à des vues aériennes, à de l’imagerie médicale ou des peintures abstraites », explique Yasmine Chemali, historienne de l’art et commissaire d’exposition franco-libanaise. Les bactéries rongent les couches de gélatines du film argentique, lui-même composé d’émulsions cyan, magenta et jaune. En résultent des réactions chromatiques spectaculaires et aléatoires. « Les couleurs dépendent avant tout des conditions météorologiques lors du prélèvement de l’eau », précise Lara Tabet.


Cartographies bactériennes
Le Corps vitré ne sera pas une simple exposition de clichés encadrés. Les images seront imprimées sur de grandes plaques de verre rétroéclairées, dans des formats allant jusqu’à 1,70 mètre. « Les couleurs créées par les bactéries ressemblent à des vitraux. Nous voulions que les œuvres soient transpercées par la lumière, pas seulement éclairées », raconte Yasmine Chemali. Le titre du projet renvoie au corps vitré de l’œil, cette matière gélatineuse et transparente qui remplit la cavité oculaire. Une métaphore de la vision, mais également de la porosité des êtres. La commissaire évoque à ce sujet l’imaginaire de la rêverie, de la science-fiction : « Nous sommes très sensibles à l’hybridité des êtres, à l’image des chimères, des cyborgs, des créatures monstrueuses. La figure de monstre ne signifie pas quelque chose de négatif ou de méchant. À l’image des bactéries, car on ne tiendrait pas sans de bonnes bactéries. » Pour le duo, l’eau devient un organisme vivant, un espace de circulation et de contamination où humains et non-humains coexistent dans des équilibres fragiles.
Leur collaboration puise aussi dans une histoire personnelle commune. Leurs chemins se sont croisés à Beyrouth et toutes deux partagent un parcours migratoire entre le Liban et le sud de la France. Cette proximité nourrit un projet traversé par les questions d’exil, de déplacement, de mémoire et de féminisme. La Méditerranée apparaît ici comme un vaste réseau de circulation reliant différents territoires, mais aussi différentes formes de vie invisibles. Dans ces visuels, l’abstraction n’est jamais purement esthétique. Lara Tabet y voit une réponse à la saturation visuelle contemporaine. « Il y a un trop-plein d’images politiques et de violences, déplore-t-elle. Je vois l’abstraction comme une sorte de dépollution visuelle. » Derrière les explosions de couleurs se cachent des réalités bien concrètes : pollution des eaux, toxicités environnementales, mutations du vivant. « Nous ne sommes pas juste face à une belle image », ajoute-t-elle. Aux Rencontres d’Arles, les œuvres prendront place dans la fraîcheur et la pénombre du cloître Saint-Trophime, où le système d’éclairage viendra transpercer les surfaces de verre. Une exposition pensée comme une expérience sensorielle autant que politique, où la photographie cesse d’être un simple outil de représentation pour devenir un milieu vivant, traversé de bactéries, de minéraux, de fluides et de récits migratoires.
