Lupus Hominarius : des histoires de loups-garous et de patriarcat

27 juillet 2023   •  
Écrit par Anaïs Viand
Lupus Hominarius : des histoires de loups-garous et de patriarcat

© Noemi Comi
© Noemi Comi

© Noemi Comi

Artiste visuelle italienne, Noemi Comi travaille principalement avec la photographie. Introvertie, peu expansive, l’artiste entretient une relation étrange avec le monde qui l’entoure, un espace pour lequel elle éprouve une grande curiosité ainsi qu’une profonde peur. Cette contradiction l’emmène vers des sujets qu’elle traite avec beaucoup de poésie. Dans Lupus Hominarius, elle s’intéresse aux contes et légendes impliquant les loups-garous, en Italie.

Fisheye : Qu’est-ce qui a déclenché ta vocation pour la photographie ? 

Noemi Comi : Je suis une personne très timide, et je n’ai jamais été capable de communiquer avec les autres par le biais du langage verbal. C’est pourquoi, dès l’adolescence, j’ai ressenti le besoin de m’exprimer par l’image. J’ai commencé par l’autoportrait, qui a d’abord eu une valeur thérapeutique pour moi. Cela me permettait de donner une voix à toute la colère et aux peurs refoulées qui me rendaient mal à l’aise. Il est clair qu’avec le temps, les choses ont changé, je me suis ouvert au monde extérieur et mes besoins ont évolué.

Quelles sont les particularités de ton approche artistique ? 

Je documente tout ce qui n’est pas visible ou réel. J’offre un voyage continu entre la réalité et la fiction, cela découle de la nécessité de donner une voix à des sujets qui sont considérés comme tabous ou qui ne sont pas facilement représentés visuellement. Pour moi, la photographie doit avant tout être un havre de paix dans lequel on peut échapper au chaos. En photographiant, je tente de remettre de l’ordre.

Comment est née ta série Lupus Hominarius

Le projet a émergé à la suite de la découverte d’un texte dans un marché aux puces. Cities of Southern Italy and Sicily est un récit datant des années 1800, signé par l’écrivain anglais Augustus John Cuthbert Hare. C’est un guide de voyage sur l’Italie qui présentait également de curieuses légendes et des événements surnaturels. Parmi celles-ci, j’ai repéré l’histoire d’un Lycanthrope qui, selon la légende, vivait dans un village près de ma ville natale. J’ignorais tout de cette légende, pourtant si proche de ma culture, et j’ai donc décidé de mener l’enquête.

Lorsque j’étais enfant, mon grand-père me racontait souvent l’histoire d’un prétendu loup-garou qui vivait dans son village. Je me souviens avoir immédiatement éprouvé des sentiments contradictoires : j’avais peur, et en même temps, j’étais fascinée. Disons que ce sont des histoires et des légendes qui ont accompagné mon enfance, mais sur lesquelles je ne me suis attardé que récemment. Ces récits imprègnent encore l’Italie. Parfois, les loups-garous sont remplacés par d’autres « bêtes », mais les intentions finales restent les mêmes.

As-tu rencontré des personnes convaincues par la véracité de ces histoires ? Un homme qui prétend s’être transformé en loup, peut-être ? 

J’ai rencontré tout un village de Calabre qui est très ancré dans ce folklore. De nombreux jeunes croient avoir vu les loups-garous et avoir miraculeusement échappé à leurs griffes. Disons que ces rumeurs ont été alimentées par un événement criminel récent, lié au problème des chiens errants.

Je n’ai pas rencontré de personnes qui prétendaient s’être transformées en loup-garou. Essentiellement parce que la légende veut que l’on ne puisse pas parler aux loups-garous quand on connaît leur profonde nature. En fait, les femmes qui passaient par hasard devant une personne accusée d’être un loup-garou devaient baisser le regard, sous peine d’être dévorées par la bête. Cela peut paraître absurde, mais c’est ce que l’on m’a confié.

© Noemi Comi
© Noemi Comi
© Noemi Comi

© Noemi Comi

Pourquoi le rose ? Ce projet est-il une manière de dénoncer le système patriarcal ? 

Je voulais pousser à l’extrême une couleur qui continue d’être associée au féminin, au point d’insinuer une sorte de nausée visuelle qui va au-delà des stéréotypes de genre. Je crois que dans le sud de l’Italie, la dichotomie entre les sexes est encore très profondément enracinée. Enfant, j’ai fait l’expérience de conflits intérieurs liés à une simple expression de genre, ce qui m’a amené à éprouver une sorte de dégoût à l’égard de ce qui est radicalement binaire. Dans ce travail, il y a les éléments qui ne me représentaient pas. Cela peut paraître étrange, mais je ressens toujours le besoin de représenter visuellement tout ce que je considère comme distant.

Ces légendes proviennent principalement d’une construction de la société patriarcale. Elles sont diffusées dans le but d’exercer une forme de pouvoir sur les femmes, tant par les parents que par les maris. En effet, de nombreux maris, craignant que leurs femmes ne mènent une vie active au sein du village et de la communauté, racontaient qu’un homme-loup errait dans les rues du village. Clairement, l’intention était d’effrayer les femmes et de les empêcher de mener une vie égale à celle des hommes et de remplir pleinement les devoirs de la vie domestique. Il s’agit d’une étude anthropologique de ce que le patriarcat a été et continue d’être dans le sud de l’Italie.

La légende de la « nuit de noces », que l’on retrouve dans la plupart des villes du sud de l’Italie – avec des variations légères – est un autre exemple. La légende raconte l’histoire d’une jeune femme qui, pendant la consommation du mariage, est démembrée par son mari, transformé en loup-garou.

Il y a-t-il une histoire particulièrement fascinante qui t’a été contée ?

C’est probablement l’histoire de Feliceantonio Cucumella, une légende vieille d’une centaine d’années. Il s’agit d’un être humain qui s’est transformé en loup-garou à la suite d’une malédiction. Il était le gardien d’une vieille ferme et il semble que la solitude l’ait conduit à un état si extrême qu’il est devenu un loup-garou et s’est nourri exclusivement de chair humaine. De nombreuses personnes ayant visité l’endroit où Feliceantonio a grandi affirment avoir vu son fantôme errer dans les bois, incapable de se donner la paix.

Et la plus absurde ?

Plus qu’une histoire en soi, il s’agit de rituels pratiqués sur des enfants. Pour prévenir l’apparition de la maladie – on a d’ailleurs cru un temps que la lycanthropie était une maladie – on piquait continuellement les enfants mâles avec des aiguilles et on les immergeait dans l’eau froide. Cela me semble être une des coutumes les plus absurdes.

Quelles sont les références qui ont accompagné tes recherches ?

La référence la plus importante pour ce projet a été le projet Da buio a buio de Moira Ricci. Il s’agit d’un récit inhabituel, situé entre la biographie et le reportage, basé sur les légendes de son pays d’origine. De toute évidence, l’exploration du lien entre la réalité et la fiction dans les œuvres de Joan Fontcuberta a constitué un point de départ de mon travail. La réalisatrice française Céline Sciamma est une autre de mes références, sa production influence toujours beaucoup de mes projets.

© Noemi Comi
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© Noemi Comi
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© Noemi Comi

Peux-tu commenter ces trois images ?

Voici la première image du projet que j’ai réalisé. Il s’agit du Lycanthrope de Nicastro, une femme qui a été brûlée vive en 1800 après la découverte de sa nature. J’ai essayé de reconstituer le récit à l’aide d’images d’archives de ma famille. J’ai découpé son visage parce que son histoire a été complètement oubliée et qu’elle revêt un caractère universel.

L’une des coutumes les plus controversées consistait à piquer les prétendus loups-garous avec une aiguille. On pensait qu’au contact d’un métal, le loup allait commencer à perdre du sang et in fine, arrêter sa transformation. L’image représente le loup-garou lors du tout premier contact avec l’aiguille, alors qu’il reprend sa forme humaine.

Plusieurs études scientifiques ont été menées sur la lycanthropie. On croyait autrefois qu’il existait une prédisposition physique à devenir loup-garou. J’ai donc eu l’idée de revisiter les études physionomiques de Cesare Lombroso dans une tonalité contemporaine.

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