Or norme à la Maison Guerlain : l’or et la manière

27 juillet 2024   •  
Écrit par Eric Karsenty
Or norme à la Maison Guerlain : l’or et la manière
© Isabel Muñoz
© Carolle Benitah

Cette année olympique dans l’Hexagone est l’occasion pour la Maison Guerlain de célébrer le précieux métal jaune qui fait courir les sportifs des cinq continents et rêver le monde entier. Une épopée à travers les créations de 16 artistes à découvrir d’urgence dans l’exposition Or norme, jusqu’au 12 septembre.

Plus qu’un simple métal issu du tableau de la classification périodique des éléments de Dmitri Mendeleïev, l’or possède, outre ses qualités physiques qui en font l’un des huit « métaux nobles », des pouvoirs symboliques qui lui confèrent une valeur universelle. Une force d’attraction irrépressible, bien au-delà de la valeur refuge qu’y trouvent celles et ceux qui cherchent à préserver leur capital. Un métal mythique dont la couleur traverse l’histoire des Hommes, pour le meilleur et pour le pire, et se hisse tout en haut du podium afin de récompenser celles et ceux qui vont plus vite, plus haut, plus fort.

Précieuse alchimie

« Les Jeux olympiques qui vont se tenir à Paris cet été vont fortement marquer la capitale dans les semaines à venir, souligne Benoit Baume, fondateur de Fisheye. Chaque participant s’y prépare depuis des années et ne rêvera que d’un métal, l’or. » Un métal apparu très vite dans l’histoire de la Maison Guerlain, comme le rappelle Ann Caroline Prazan, directrice Art, Culture & Patrimoine : « L’or est apparu tel un fil conducteur, une signature. L’estimable métal et sa couleur brillante innervent les créations de la maison. Le doré se pose par touche, vient souligner un détail, agrémenter une courbe, embellir une volute. Sous le signe de l’or s’est composée une précieuse alchimie dans l’univers Guerlain. » Le parfumeur a saisi l’occasion des Jeux olympiques pour organiser un événement rassemblant seize artistes, dont les créations sont exposées comme autant de pépites dans l’écrin de sa prestigieuse adresse des Champs-Élysées.

La sélection d’œuvres retenues par les trois commissaires d’exposition – Ann Caroline Prazan, Benoit Baume et Jean-Luc Monterosso, fondateur de la Maison européenne de la photographie (MEP) – permet de mettre en lumière les métamorphoses du précieux métal. On le trouvera en incrustation dans les créations de Carolle Bénitah, qui s’en sert pour réinventer sa propre histoire familiale. « La feuille d’or est ici utilisée comme un pansement contre l’oubli, un écran qui, appliqué sur les visages ou les silhouettes, autorise la projection des souvenirs personnels », analyse Benjamin Carteret, qui signe le texte de présentation. Plus près de la compétition, Enzo Lefort, escrimeur médaillé olympique et photographe met en perspective sa médaille, cet objet tant convoité qui incarne le rêve d’une vie. Georges Rousse, et avant lui le célèbre Yves Klein, emploient l’or afin de nous offrir une nouvelle lecture de notre environnement. De la monochromie du peintre aux installations du photographe plasticien, les artistes nous donnent à voir ce que l’on ne voit plus. C’est une tout autre approche que propose Martin Parr, photographe de l’agence Magnum. Son écriture documentaire aux accents parfois ironiques s’est invitée pour l’occasion dans le coffre-fort d’une banque suisse pour nous livrer la vision d’une pile de lingots. Plus en finesse, Sophie Zénon utilise des rehauts de pigments d’or afin d’attirer notre regard sur une fleur singulière, la potentille de Norvège, une plante introduite de manière fortuite en Lorraine par les troupes américaines et allemandes lors de la Première Guerre mondiale. Empruntant à la culture japonaise du kintsugi, littéralement « jointure ou réparation en or », Morvarid K raconte l’histoire d’un objet brisé et recomposé qui sublime ses cicatrices avec panache. Une philosophie qui conjure le manque en établissant un dialogue avec le passé. 

 

© Paul Cupido
© Pierre & Gilles
© Enzo Lefort

Queer et kitsch 

C’est dans une autre dimension, plus poétique, que nous entraînent Paul Cupido, Pedro Motta et Harald Gottschalk. Leurs images oniriques nous offrent autant d’envolées rêveuses qui revisitent la faune et la flore et nous entraînent dans d’autres espaces, d’autres cosmogonies dans lesquelles on se perd avec délice. Visitant pour leur part les figures mythologiques, Pierre & Gilles composent leurs « tableaux photographiques » en mettant en scène leurs proches qu’ils transforment en princes, dieux ou nymphes. À la manière d’une nouvelle histoire de l’art queer et kitsch. Revisitant également l’histoire de l’art, mais par un autre chemin, Wiktoria Wojciechowska met au cœur de son œuvre le sens du toucher. « [Elle] explore, par le biais de la performance, des installations, de la photographie ou de la sculpture, la notion de trace comme la marque d’une expérience reliant le corps humain avec la nature », précise encore Benjamin Carteret. Artiste, photographe et urbaniste, Cédric Matet compose ses images comme des partitions musicales qui donnent à voir et à entendre le tissu urbain de villes méditerranéennes. Dans l’œuvre présentée ici, issue de la série The Keepers, il fouille, dissèque, vole, emprunte à Montpellier ses identités multiples. Il les fixe, il invoque la ville. Il rompt les échelles et représente la cité comme une fresque organique et complexe. Avec un regard au scalpel, Rodolphe von Gombergh, radiologue et photographe, met en œuvre les techniques de l’imagerie médicale pour développer un univers qui repose sur la transparence dans une vidéo des plus surprenantes. 

À l’occasion de cet événement exceptionnel, la maison Guerlain a passé deux commandes spécifiques à Isabel Muñoz et au duo Graphset & Amandine Besacier. La photographe espagnole présente une série de tirages en or sur plaque de verre représentant des fragments de corps de la plongeuse libre Ai Futaki en immersion. Une plongée qui évoque notamment Aphrodite, déesse née des vagues et de l’écume. Quant aux deux artistes contemporains explorant le médium dans ses retranchements plastiques et électroniques, ils ont conçu une œuvre où machine et image ne font qu’un. « Les vidéos ultra-ralenties de modèles pris dans une fumée épaisse semblent émerger en transparence de la feuille de cristaux liquides d’un écran de téléphone, placé comme un calque devant un support-écrin en métal doré », poursuit Benjamin Carteret.

Cette aventure artistique particulièrement Or norme revisite avec sensibilité et délicatesse l’histoire de la photographie en lui donnant un brillant particulier, souligne Jean-Luc Monterosso : « À travers toutes les images présentées, cette exposition ébauche une histoire des techniques et de la matière photographique. Elle illustre également les grandes tendances de la photographie contemporaine : l’exploration de l’environnement et de la nature, la réactivation du passé et l’élargissement du champ du visible. » C’est aussi toute l’histoire du parfumeur qui est évoquée à travers les nombreuses parures qui émaillent de leur éclat les appellations et les flacons imaginés depuis plusieurs décennies. « On pourrait voir dans l’utilisation de l’or chez Guerlain un luxe, mais je crois plutôt que nous empruntons là une de ses plus belles couleurs à la nature, nous rappelle Jacques Guerlain, l’un des grands nez de la maison. Celle du miel et du pollen, celles des fleurs et même celle de l’astre qui nous éclaire. »

© Harald Gottschalk
© Morvarid K
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