Orianne Ciantar Olive : lumières de résistance

22 février 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Orianne Ciantar Olive : lumières de résistance
© Orianne Ciantar Olive
© Orianne Ciantar Olive

Dans des nuances fauves et parfois cyan se déploie un espace sauvage. Les façades d’immeubles sont entaillées, quand d’autres structures ont été abandonnées en plein chantier. Les échoppes ont baissé les rideaux de leurs devantures, et une enseigne lumineuse, brisée, ne tient plus qu’à un fil électrique. Les murs de pierre et de brique, criblés de balles, portent des inscriptions à l’encre noire. Entre les chars d’assaut et les barbelés, la végétation a repris ses droits. Malgré les nombreuses traces de son passage, toute présence humaine semble s’être évaporée de ces paysages de désolation. Pourtant, quelques portraits s’immiscent çà et là. Des silhouettes floues se devinent, avant de laisser place à des visages tout aussi évanescents. La chair porte toujours en elle les marques d’un passé douloureux. Seulement, à l’image, rien ne permet de nommer l’endroit dans lequel nous nous trouvons, ni même ses rares habitants. « J’ai mené une recherche autour du décentrement du regard. Pour ce faire, j’ai commencé par travailler sur mes archives. Très vite, je me suis rendu compte que, sans le souvenir de mes voyages, il m’était impossible de savoir où tel ou tel cliché avait été pris. Une confusion s’installait peu à peu d’un point de vue visuel. Un mur marqué par la guerre est un mur marqué par la guerre », explique Orianne Ciantar Olive. Les balbutiements de cette étude coïncident avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022. Si l’événement a donné une autre envergure au conflit débuté en 2014, celui-ci a également fait émerger un constat qui a précisé l’angle d’analyse de la photographe. « Il y avait cette identification un peu malsaine. Les Occidentaux se sentaient presque plus concernés par cette guerre car les Ukrainiens leur ressemblent. Une forme de racisme existe dans la façon dont on aborde un conflit et dont il nous touche ou pas. La culture, l’histoire ou encore le lieu de résidence jouent un rôle crucial dans la hiérarchisation de son traitement », souligne notre interlocutrice. À la suite de cette observation, Orianne Ciantar Olive a profité d’une invitation de la Biennale d’architecture de Venise pour imaginer After War Parallax. Ce projet réunit Sous le soleil d’Andromède et Les Ruines circulaires, deux séries esquissant les contours de Sarajevo et de Beyrouth, deux villes distinctes dont la photographie, si cohérente, a donné lieu au territoire inconnu que nous évoquions précédemment.

© Orianne Ciantar Olive
© Orianne Ciantar Olive
© Orianne Ciantar Olive
© Orianne Ciantar Olive

« Je me souviens avoir régulièrement entendu les chroniques de Paul Marchand, qui était correspondant à Sarajevo pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine. Il m’a laissé une énorme empreinte auditive. Il y avait quelque chose de très singulier dans sa manière de raconter la guerre, quelque chose de très détaillé, de très brut. Il vivait les choses et se distinguait des autres », revient Orianne Ciantar Olive. À l’époque, elle réside en Guyane avec ses parents, bien loin de cette sombre réalité. Pourtant, la distance et son jeune âge ne l’empêchent pas de s’intéresser au conflit. Elle se plonge aussi dans l’univers d’Enki Bilal qui, dans ses ouvrages, dépeint un Sarajevo du futur qui l’interpelle. Empreinte de ces récits et des visions qu’ils convoquent, elle se tourne quelques années plus tard vers des études de cinéma et de criminologie. Elle développe ainsi sa culture de l’image, jusqu’à ce qu’un concours de circonstances vienne l’orienter vers le photojournalisme d’actualité. Nous sommes alors en 2003 et le directeur des Rencontres photographiques d’Alep propose de l’exposer. Dans la foulée, la presse se prend également d’intérêt pour ses tirages et lui passe commande : sa carrière est lancée. 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.

© Orianne Ciantar Olive
© Orianne Ciantar Olive
À lire aussi
Pale Blue Dress : Brandon Tauszik en découd avec l’histoire
© Brandon Tauszik
Pale Blue Dress : Brandon Tauszik en découd avec l’histoire
C’est en apprenant que des reconstitutions de la guerre de Sécession avaient lieu en Californie – alors qu’aucune bataille ne s’est…
08 février 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Ici ou ailleurs : les peaux de chagrin de Lisa Sartorio
© Lisa Sartorio, courtesy Galerie Binome
Ici ou ailleurs : les peaux de chagrin de Lisa Sartorio
Dans “Ici ou ailleurs”, Lisa Sartorio travaille à partir de clichés de ruines, trouvés sur Internet, pour réactiver les mémoires.
11 janvier 2024   •  
Écrit par Eric Karsenty
Explorez
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
22 janvier 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
00/00/0000 - 00:00, de la série (Ni) Non © Ninon Boissaye
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
Ninon Boissaye et Guillaume Millet, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent à des sujets engagés et à des moments de flottement....
19 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte...
17 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
22 janvier 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
© Sarah Moon
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
Nouveau rendez-vous incontournable du Jeu de Paume, le 7 à 9 de Chanel permet à des artistes de renom de parler de la création des images...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
© Momoko Seto, Planet A, film, 8 min, 2008, Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au...
20 janvier 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen