Qui est Dominique Lambert ?

12 juillet 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Qui est Dominique Lambert ?
La photographe Stéphanie Solinas est doublement présente aux Rencontres d’Arles. Au Cloître Saint-Trophime, elle expose “La méthode des lieux”. Dans le prolongement de cette exposition, elle montre “Dominique Lambert” au Carré d’art de Nîmes. Un étonnant travail d’enquête autour de l’identité sur lequel nous l’avons interrogée.

9 heures et des poussières, place du Forum, en plein cœur de la cité arlésienne. Nous retrouvons Stéphanie Solinas. C’est un beau matin d’été. La photographe porte un chemisier blanc, « le même que sur la photo qui illustre mon portrait dans le magazine, pour que tu puisses me reconnaître plus facilement ! » Stéphanie Solinas est une artiste à part, qui a suscité un vif intérêt à la rédaction il y a déjà plusieurs semaines. Sa démarche atypique, à cheval entre la création photographique, l’installation, l’édition et l’enquête nous a d’emblée intrigué. Son travail baptisé Dominique Lambert, fait partie des premières expositions que nous avions repérées lorsque nous préparions notre séjour à Arles. Il s’agit d’un projet d’envergure dans lequel l’artiste s’est plongée durant sept ans : « En 2004, j’envoyais la première lettre et en 2010 avait lieu la première exposition », raconte Stéphanie.

Tout est parti de ce constat : Dominique est le premier prénom mixte donné en France, mais aussi le 27e le plus porté, de même que le nom de famille Lambert. Au total, Stéphanie a répertorié 191 Dominique Lambert. Son intention ? « Faire une galerie de portraits de gens, d’inconnus qu’on n’imaginerait pas sur les murs d’un musée. » Pour ce faire, Stéphanie envoie un courrier aux 191 Dominique Lambert, dans lequel elle joint un portrait chinois à remplir. Elle reçoit 65 réponses. « Lorsque j’ai envoyé ces lettres, je ne savais pas encore tout à fait ce qu’allait être le dispositif. J’ai été très émue en découvrant leurs réponses. J’avais le sentiment de saisir quelque chose de l’être. » Elle précise : « Aujourd’hui, nous sommes obligés de passer devant l’appareil photographique pour exister dans notre société. » Très inspirée par les travaux d’Alphonse Bertillon (créateur de l’anthropomorphie judiciaire, qui emploie notamment la photo dite “face/profil”), Stéphanie Solinas définit ainsi « une population d’étude spécifique. »

Extrait de "Dominique Lambert", © Stéphanie Solinas, 2004-2010
Extrait de “Dominique Lambert”, © Stéphanie Solinas, 2004-2010

Forte de ces portraits chinois, elle renvoie un courrier aux 65 Dominique Lambert, leur demandant d’envoyer une photo d’identité. 20 d’entre eux s’exécutent. Aussitôt les photos reçues, Stéphanie les range dans un tiroir et ne les regardera pas avant la fin du projet. Elle réunit ensuite un « comité consultatif » d’experts (un psychologue, un statisticien, un juriste et un inspecteur de police), afin de déterminer le profil physique des 20 Dominique Lambert. « J’avais au préalable dressé un portrait statistique d’après les 65 portraits chinois qui m’étaient parvenus », explique Stéphanie.  Un portrait “moyen” constitue le 21e visage de la série complète présentée au Carré d’Art de Nîmes.

De la représentation à la réalité

L’artiste fait ensuite appel à un dessinateur, chargé de croquer les visages de tous les sujets, d’après les descriptions fournies par le comité. Ces croquis réalisés, Stéphanie se tourne enfin vers un enquêteur de police de l’Identité Judiciaire qui pendant 15 jours, dresse les portraits-robots des différents Dominique Lambert. « Après ça, j’ai cherché des modèles qui leur ressemblait pour les photographier », raconte Stéphanie.

Extrait de "Dominique Lambert", © Stéphanie Solinas, 2004-2010
Extrait de “Dominique Lambert”, © Stéphanie Solinas, 2004-2010

«  Les choses se sont enchainées, articulées au fur et mesure », s’amuse-t-elle. Pleinement emportée par son sujet, la photographe a exploré ce qui compose l’identité et l’être, entre représentation et réalité. Elle ajoute : « Ce que je trouve fascinant dans ces questions là, c’est de chercher ce qui nous constitue. Parce qu’au fond, nous n’y avons pas accès. Il nous faut passer par la représentation pour y accéder ! ». L’artiste a finalement décliné ce projet dans un premier ouvrage, un coffret de 21 livres dépliables en deux exemplaires, où les photos d’identité originales sont voilées par un calque, de sorte à ce que les traits des Dominique Lambert soient seulement suggérés. Cela donne lieu a une exposition à la Maison Rouge en 2010. Les Dominique Lambert sont conviés. Stéphanie rencontre pour la première fois ces inconnus qui ont façonné le projet. « L’un d’entre eux avait fait 600 km pour être présent ! », se souvient l’artiste, ajourant, « c’est une Dominique Lambert à qui j’ai serré la main pour la première fois. Je me suis dit alors, “ils existent”. C’était une matérialisation très émouvante. » Si autant que nous, vous êtes intrigués par ce projet fou, rendez-vous au Carré d’Art de Nïmes, où l’exposition est visible jusqu’au 16 octobre 2016.

dominique-lambert-014-191_2_portrait-comite-consultatif-c-stephanie-solinas_2004-2010dominique-lambert-014-191_3_portrait-dessin-benoit-bonnemaison-fitte-c-stephanie-solinas_2004-2010dominique-lambert-014-191_4_portrait-robot-identite-judiciaire-c-stephanie-solinas_2004-2010dominique-lambert-014-191_5_portrait-photo-solinas-c-stephanie-solinas_2004-2010dominique-lambert-014-191_6_portrait-photo-identite-c-stephanie-solinas_2004-2010

Propos recueillis par Marie Moglia

Explorez
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
© Antoine Lecharny
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
Cette semaine, Paris se transforme en un vaste terrain de fouilles sentimentales et historiques. Des cryptes du Panthéon aux cimaises du...
Il y a 1 heure   •  
Festival du court métrage de Clermont-Ferrand : nos coups de cœur
© Donna Gottschalk et Hélène Giannecchini / I want my people to be remembered
Festival du court métrage de Clermont-Ferrand : nos coups de cœur
Grand rendez-vous du film en France, le festival international du court métrage de Clermont-Ferrand célébrait sa 48e édition du 30...
10 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Calendrier Toiletpaper 2026 : l’année où les chats prennent enfin le pouvoir
© Walter Chandoha - Toiletpaper
Calendrier Toiletpaper 2026 : l’année où les chats prennent enfin le pouvoir
En 2026, les chats ne se contentent plus d’envahir nos écrans. Avec les images de Walter Chandoha revisitées par Toiletpaper, contempler...
09 février 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
5 coups de cœur qui mettent en scène leurs modèles
© Ryan Young
5 coups de cœur qui mettent en scène leurs modèles
Tous les lundis, nous partageons les projets de deux photographes qui ont retenu notre attention dans nos coups de cœur. Cette semaine...
02 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
© Antoine Lecharny
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
Cette semaine, Paris se transforme en un vaste terrain de fouilles sentimentales et historiques. Des cryptes du Panthéon aux cimaises du...
Il y a 1 heure   •  
Simone Veil – Mes sœurs et moi  : veiller sur elles
Denise Vernay, 1988 © Archives familles Veil et Vernay
Simone Veil – Mes sœurs et moi : veiller sur elles
Jusqu’au 15 octobre 2026, le Mémorial de la Shoah accueille Simone Veil – Mes sœurs et moi. Une exposition profondément touchante, conçue...
Il y a 3 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Circulation(s) 2026 et les écritures visuelles plurielles
© Marine Billet
Circulation(s) 2026 et les écritures visuelles plurielles
Circulation(s), festival événement de la photographie émergente européenne, revient pour sa 16e édition, du 21 mars au 17 mai 2026. Une...
Il y a 8 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
© Sophie Zenon
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
Le Château d’Eau de Toulouse a rouvert ses portes le 22 novembre 2025 après dix-huit mois de travaux. Pour inaugurer ce site...
17 février 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche