
« Comme lorsque l’on écrit une chanson, il y a, quand on prend une photographie, un peu de chance et de hasard – quelque chose se produit au bon moment et il faut avoir l’intelligence d’appuyer sur le déclencheur. »
Jusqu’au 27 septembre, le Jeu de Paume ouvre ses portes à la collection de Sir Elton John et David Furnish. L’exposition, intitulée Fragile beauté, produite en collaboration avec le Victoria and Albert Museum de Londres, révèle une des plus importantes collections privées au monde qui couvre le XXe et XXIe siècle. Elton John la commence en 1991 et réussit à réunir plus de 7 000 tirages.
En se baladant parmi les salles, une sensibilité particulière nous envahit. La beauté est fragile, omniprésente, mais surtout délicate et artistique et nous fait nous pencher quelques instants sur certains détails et sur la beauté des corps. La fragilité des œuvres n’est pas innocente, le regard du collectionneur participe à l’intérêt des œuvres et à leur délicatesse cachée parmi les couleurs, les lumières et la fragilité. Fragile beauté, c’est plus de 300 tirages réalisés des années 1950 à nos jours, c’est aussi plus de trente ans de collection, mais c’est surtout la passion de deux collectionneurs qui se regroupent pour mettre en lumière le travail de plus de 90 photographes internationaux.
Désir, célébrité, mode, reportage et affirmation des identités… Chaque section de l’exposition nous emmène dans un univers différent, un monde qui nous envahit, qui nous séduit, mais qui permet aussi de s’évader au sein d’événements marquants, auprès des célébrités, ou bien au cœur de la sensibilité humaine et de sa beauté. Un moment où le temps se fige. Pour Elton John la photographie capture l’intensité du moment, il nous dit : « Comme lorsque l’on écrit une chanson, il y a, quand on prend une photographie, un peu de chance et de hasard – quelque chose se produit au bon moment et il faut avoir l’intelligence d’appuyer sur le déclencheur. »

De la mode, du sublime et des stars
La mode est l’axe majeur de la collection. Fan inconditionné du style et de la couture parisienne, Elton John se dirige vers la mode, premier domaine qui le séduit. Les œuvres sont emblématiques, on y retrouve même des photographies de mannequins signées Herb Ritts, ou Irving Penn. Notre regard se balade dans les noir et blanc, dans le glamour de la mode parisienne. Peu à peu, en avançant, les images semblent presque provocatrices, les rouges à lèvres nous fascinent, le mascara nous charme et les nus nous enveloppent.
Les photographies que nous voyons ici ne sont pas seulement iconiques pour le talent du photographe ou la mise en scène, ce sont aussi des photographies qui restent en tête pour ce qu’elles représentent. Au mur, des artistes et des stars de l’âge d’or du cinéma. « Icône », c’est le mot qui nous reste en bouche après avoir observé le portrait de Marilyn Monroe, de Doris Day, d’Elvis Presley, de Miles Davis et de Chet Baker. Hollywood resplendit.



Désir et affirmation des identités
Des bouches, des dos nus, des corps tout entiers, des hommes, quelques femmes, des sexes, des visages et des muscles. Le corps n’est pas caché, il est mis en lumière et sublimé pour représenter la libération sexuelle. Les photographies ne sont pas seulement un objet esthétique plaisant, elles permettent de lutter contre l’oppression sexuelle, le racisme et les autres formes de persécution. Nous nous retrouvons face à la vulnérabilité humaine et dans un lieu où la créativité est une forme de transgression. Nous retrouvons le travail de Philip-Lorca diCorcia, qui met en scène des portraits de jeunes prostitués vivant dans des quartiers difficiles de Los Angeles au début des années 1990. Il y a aussi la série Christopher Street de Sunil Gupta et les images de William Klein documentant l’activisme d’Act Up. Les deux collectionneurs ont constitué un corpus significatif autour des artistes queers, ou s’identifiant comme tels, le corpus regroupe notamment les œuvres de George Platt Lynes, Peter Hujar, Wolfgang Tillmans et Ryan McGinley.
En rentrant dans la salle Thanksgiving, Nan Goldin réussit à capter entièrement l’attention. L’œil observe partout, il se déplace sur chaque image. Un conseil ? Plongez vos yeux dans les 149 tirages, arrêtez-vous deux minutes en laissant parcourir votre regard un peu partout. Du sol au plafond, la salle est remplie, le vertige nous emporte, nous sommes plongés dans l’intimité de la vie de l’artiste à Boston et à New York. Réalisée entre 1973 et 1999, la collection nous partage des moments d’intimité, des moments de vie entre amis, des photographies intimes, des amants, des femmes, des hommes et du quotidien.

Reportage : photojournalisme qui signe la lutte des moments historiques
Dans la dernière partie de l’exposition apparaissent des œuvres datant des années 1960 qui mettent en avant les droits civiques ou bien la lutte de la jeunesse américaine, pour mettre fin à la ségrégation raciale du Sud. Les photographies sont cruciales, elles témoignent, sont des objets de mémoire. Elles permettent d’entretenir du lien entre le passé et le présent, on y voit des bombardements vietnamiens, l’attentat du 11 septembre 2001, un assassinat politique, des photos de presse, du sang, du feu, mais surtout beaucoup de résistance. Une salle remplie d’intensité mais qui nous rappelle surtout la fragilité de l’existence.
