La nuit américaine racontée par Laila Hida

18 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
La nuit américaine racontée par Laila Hida
Sange Khara, 2025 © Laila Hida
Désert vu du ciel
Google Earth, Ouadâne, Mauritanie, 2026 © Laila Hida

« Comment renouveler les imaginaires stéréotypés par l’art, l’histoire et le cinéma ? » C’est à cette question que Laila Hida tente de répondre dans son exposition La nuit américaine, présentée au Jeu de Paume de Tours jusqu’au 8 novembre 2026.

Les expérimentations plastiques de Laila sont tournées vers l’image, quelles que soient ses formes. Photographie, vidéo, juxtaposition d’archives et d’images plus contemporaines permettent de donner corps à son propos. Cette exposition retrace une partie de son travail depuis une dizaine d’années, avec comme point de départ un voyage dans l’Oasis de Tighmert, dans le Sahara marocain. « Là-bas, je me questionne sur ma position et ma responsabilité à produire ou reproduire ce que je vois. L’image d’une représentation orientaliste.»

Ses œuvres sont donc pensées, tantôt pour contourner ces représentations, tantôt pour les réutiliser afin de les mettre en exergue. Elle s’est ainsi penchée sur les trajectoires du palmier dattier, arbre symbolique des oasis du Sahara, dont l’export a débuté dès le début du 19ème siècle. En l’étudiant au Maroc, sur la riviera française, en Mauritanie et en Californie, elle constate des usages et représentations différentes qui lui sont attribués. Là où la riviera française se construit autour d’un urbanisme inspiré de l’exotisme, la Californie attribue au palmier dattier quelque chose de glamour et de pimpant. Pour illustrer ces constats, elle met en parallèle des vues aériennes de ces différents pays, permettant d’observer les diverses manières dont se construisent les paysages autour de ces arbres.

Moto dans le désert
Sange Khara, 2025 © Laila Hida
Palmiers en Californie
Indo Californie, 2024 © Laila Hida
Personne portant un chapeau sur fond bleu
Sange Khara, 2025 © Laila Hida
Globe dans le désert avec des palmiers
Into the maw of the spectacle, 2024 © Laila Hida

Le cinéma comme catalyseur des mythes et légendes

Le titre de cette exposition – La nuit américaine – fait référence à la fois à la technique cinématographique permettant de filmer une séquence de nuit en extérieur grâce à certains procédés d’éclairages, mais aussi à l’influence des États-Unis dans la fabrication des mythes et des regards que l’on pose sur les territoires.« À l’issue de ce travail, je me rends compte que ce dont je traite, c’est de la fabrication du regard, plus que du paysage, car c’est davantage nos filtres et nos regards qui structurent l’espace », explique-t-elle. Pour interroger le regard, et notamment l’impact du tourisme sur les représentations orientalistes, Laila Hida se sert aussi du film. Dans son court métrage Sange Khara, elle propose une expédition dans une oasis et réutilise différents imaginaires associés aux pays du Maghreb. Qu’il s’agisse de la musique de fond, des habits que portent les personnages, ou de leurs activités, l’artiste mêle ici représentations mystifiées de la réalité et usages du quotidien. Une autre vidéo, Into the Maw of the Spectacle, rend compte de la visite d’une ville au riche passé historique par un groupe d’artistes. Le ton change entre le guide et les visiteurs, au fur et à mesure que ces derniers posent leurs questions. C’est aussi l’ambigüité du tourisme que l’artiste aborde ici, notamment par le prisme de la fascination : « Comment s’explique cette fascination et ce besoin d’avoir un bout de l’ailleurs », se demande-t-elle.

Façade "L'orientaliste" au Maroc
L’Orientaliste, Marrakech, 2024 © Laila Hida

La dernière salle d’exposition, Casablanca, traite de l’impact du film éponyme (réalisé par Michel Kurtis en 1942) dans la construction des légendes urbaines sur le Maroc. « J’avais envie de pointer du doigt la manière insidieuse dont le cinéma investit nos territoires et nos réalités, et participe à la fabrication de ces représentations », confie l’artiste. Cette dernière a construit son raisonnement sur la ville autour de deux événements. Il s’agit d’une part du lancement de l’opération Torche par les alliés lors de la seconde guerre mondiale pour vaincre le nazisme, mais aussi de la sortie du film Casablanca, avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart, à l’histoire d’amour devenue mythique, entièrement tourné dans les studios Warner Bros en Californie. Un parallélisme lourd de sens, entre le film d’amour hollywoodien dans un Casablanca fantasmé et fabriqué de toute pièce, et les véritables opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale décidées au même moment dans la véritable ville du Maroc. Alors que le film place l’Amérique au rang de sauveur du monde, l’artiste témoigne de l’influence de cette représentation dans le quotidien des personnes ayant grandi là-bas. Comme elle l’explique, les États-Unis ont longtemps été une référence, un espace d’inspiration pour les personnes qui y habitaient. Dans ses installations, elle utilise donc des structures en fer forgées typiques de l’architecture au Maroc, sur lesquelles elle appose des images faisant directement référence aux décors en carton plâtre réalisés pour le film, notamment ceux du Rick’s Café. « Ce que j’essaye de dire, c’est qu’aujourd’hui, ce sont certainement les sociétés de production qui détiennent le narratif et construisent les mythes », conclut-elle.

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