Rien à perdre : Philémon Barbier et les nuances du rap

09 février 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Rien à perdre : Philémon Barbier et les nuances du rap
© Philémon Barbier
© Philémon Barbier

Aux côtés d’Arno Brignon et de son road trip américain, exposé dans la Galerie du Château d’Eau de Toulouse, Philémon Barbier s’affranchit lui aussi des clichés collant à la peau de son sujet : le milieu du rap. Dans Rien à perdre, il signe le portrait nuancé de groupes de musiciens en pleine création de leur identité. Jusqu’au 14 avril.

Dans la seconde galerie du Château d’Eau, des lumières tamisées éclairent les visages de jeunes artistes. Tous ont entre 18 et 25 ans, et tous composent, écrivent, produisent du rap. Réalisé dans le cadre de la grande commande nationale, financée par le ministère de la Culture et pilotée par la BnF, Rien à Perdre, la série de Philémon Barbier, nous immerge dans le quotidien de ces jeunes auteurs. Sur les murs de l’espace, dans une scénographie immersive imaginée par Ariane Kovalevsky, les formats se déclinent, les images se fondent les unes dans les autres, comme un écho à une solidarité recherchée, à un besoin d’unicité. « Ce travail n’est pas uniquement sur le rap, ou la musique. C’est avant tout une excuse pour pouvoir parler de la jeunesse. Pour lui demande comment elle évolue dans la société d’aujourd’hui », explique le photojournaliste d’origine toulousaine.

Pour développer ce projet, l’auteur a passé quatre mois à suivre les neuf personnes devenues ses modèles. Originaires de Toulouse ou de sa banlieue, tous ont en commun une envie de percer, un besoin de créer. « C’est un milieu que je connaissais bien, que j’ai fréquenté en étant adolescent, précise Philémon Barbier. Ce sont des gens qui ont mon âge, dont les dynamiques sont similaires aux miennes, en tant que photographe : ils connaissent les réalités du milieu artistique, ses galères… »

© Philémon Barbier
© Philémon Barbier

Une jeunesse en création d’elle-même

Des liens qui infusent et nourrissent la démarche de l’artiste. Privilégiant une approche documentaire – des lumières douces et chaudes, un rythme apaisé – il s’affranchit de tout cliché pour donner à voir l’humain derrière la musique. « Philémon s’est véritablement immergé dans ce monde, au cœur du rap, sans jamais être voyeur. Il a su figer des petits moments qui deviennent significatifs. Il capte des histoires, des gestes, des choses importantes », note Christian Caujolle, conseiller artistique du Château d’Eau. Dans l’espace exigu d’une chambre, les instruments les uns sur les autres ou sur un canapé, les visages baissés vers les écrans de téléphone, dans un silence nécessaire avant l’enregistrement, les musiciens prennent vie sous nos yeux. Ils se révèlent dans leurs nuances et leur normalité.

Mais plus encore, à travers Rien à perdre, Philémon Barbier souligne le rapport des musiciens aux dynamiques du milieu, tout comme leur envie de s’affranchir des carcans du patriarcat. Pour Samir Flynn, le rap devient « un outil pour retrouver sa virilité, sa masculinité », des thèmes qui, selon lui, ont été « vidés de leur sens ». Ylies Al Bhiri, quant à lui, affirme : « Ce truc de masculinité dans le rap, ça fait bander les gens, alors que quand tu arrives à t’en éloigner, tu te rends compte que tu peux proposer un regard bien plus intéressant et différent. » À travers ces témoignages récoltés dans la sphère intime des artistes, Philémon Barbier parvient à peindre le portrait complexe d’une jeunesse en création d’elle-même. Loin de toute idée préconçue s’évertuant à percevoir la musique urbaine comme un genre marginal, nourri par la violence ou un machisme à outrance, le photographe rend au contraire hommage à sa renommée croissante – comme aux interrogations sociétales qu’elle emporte avec elle. « Entre union et désunion, ce projet s’attache donc à rendre compte de la recherche d’une identité musicale autant que citoyenne », conclut-il.

© Philémon Barbier

À lire aussi
Fifou : la folle histoire du photographe préféré de ton rappeur préféré
Fifou : la folle histoire du photographe préféré de ton rappeur préféré
Dans un artbook de plus de 500 pages et autant d’images, le photographe français le plus connu du milieu hip-hop revient sur une carrière…
11 janvier 2023   •  
Écrit par Pablo Patarin
Maï Lucas et l'ode au hip-hop français
Maï Lucas et l’ode au hip-hop français
Dans son livre Hip Hop Diary of a Fly Girl 1986-1996 Paris, Maï Lucas revient sur les prémisses du mouvement musical. Des images…
14 avril 2022   •  
Écrit par Ana Corderot
Explorez
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •  
Laetitia Guillemin et Emmanuelle Halkin : de la circulation des idées
"The Stage", São Paulo, Brazil, 2018 © Rafael Roncato
Laetitia Guillemin et Emmanuelle Halkin : de la circulation des idées
À l’occasion de la 16e édition de Circulation(s), Laetitia Guillemin, iconographe et enseignante aux Gobelins, et Emmanuelle...
18 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
13 mars 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Savoir-faire, abstraction et onirisme : nos coups de cœur photo de mars 2026
© Eneraaw
Savoir-faire, abstraction et onirisme : nos coups de cœur photo de mars 2026
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
28 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Projet SUAVES ou l’art de faire dialoguer les disciplines
Projet Hubble - LIP6, Laboratoire d'Informatique. © Juliette Pavy / Hors Format
Projet SUAVES ou l’art de faire dialoguer les disciplines
Deux ans après le lancement du projet SUAVES par Sorbonne Université, un tiré à part est édité avec Fisheye. Il retrace la collaboration...
27 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BUZO OR COKE?, estampes et métamorphoses de Bailey McDermott
BUZO WAZ HERE © Bailey McDermott
BUZO OR COKE?, estampes et métamorphoses de Bailey McDermott
L’artiste australien Bailey McDermott transforme images fixes et vidéos en délicates estampes monochromes, qui contiennent de véritables...
27 mars 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
This Much Is True d'Albert Elm : des épopées ordinaires
© Albert Elm / This Much Is True, Disko Bay
This Much Is True d’Albert Elm : des épopées ordinaires
Voyage déluré dans des paysages traversés, le livre This Much Is True d'Albert Elm – édité chez Disko Bay – nous convie à ce qui nous...
26 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot