
Jusqu’au 30 août, l’Institut pour la photographie de Lille fait escale au Frac Grand Large – Hauts-de-France de Dunkerque et présente l’exposition Slide/Show. Projections et art contemporain en Chine. À travers 15 installations d’artistes contemporains chinois, certaines déployées pour la première fois en France, l’exposition témoigne de l’influence majeure de la diapositive dans l’avant-garde chinoise.
Dans une après-midi d’avril, un peu plus douce que les précédentes, j’arrive à Dunkerque. C’est une première, tout comme la découverte du Frac Grand Large. Ce grand colosse de tôle aux parois transparentes, situé à l’emplacement des anciens chantiers navals de la ville, trône là, face à la mer. Du haut de ses six étages, il accueille le soleil, et cette exposition que je suis venue visiter : Slide/Show. Projections et art contemporain en Chine. Coproduite avec l’Institut pour la photographie de Lille et le UCCA Center for Contemporary Art de Pékin, où elle fut présentée en 2023, c’est sa toute première en Europe.
Dès l’entrée, une tour de diapositives, dont seuls deux exemplaires existent dans le monde, s’impose au public. Plus petite que la version originale, elle n’en reste pas moins spectaculaire. Une manière d’entrer dans l’exposition par la matière même de l’objet, comme un symbole de l’élévation artistique qu’il a engendré. « Il y avait une volonté de montrer la diapositive comme une architecture du regard », introduit Holly Roussell, curatrice d’art et commissaire de l’exposition, à notre arrivée. Organisé autour de trois sections : « Transmission », « Réfraction » et « Transparence », le parcours permet d’envisager cet objet à la fois comme un outil de communication, un objet critique, mais également comme un moyen d’expérimentation.



Une avant-garde en construction
Extrêmement bien documentée, l’exposition revient sur les moments charnières de l’histoire artistique chinoise, notamment à ses prémices. À la mort de Mao Zedong en 1976, puis avec les réformes de Deng Xiaoping, la Chine s’ouvre progressivement, dans toutes ses sphères, aussi bien culturelles qu’économiques. Les académies d’art rouvrent dans le même temps, les échanges s’opèrent, et une nouvelle génération d’artistes émerge. Ce mouvement, connu sous le nom de « ’85 New Wave », marque la naissance d’une avant-garde où « la diapositive opère comme un outil de transmission, un médium qui permet d’accéder à des images et à des références jusque-là inaccessibles », souligne Holly Roussell.
C’est notamment sous l’impulsion de Fei Dawei, alors professeur en Chine, qui, après un séjour en France, rapporte des milliers de diapositives représentant tableaux, sculptures, œuvres in situ et créations diverses venues d’Europe. Il devient ainsi l’un des premiers critiques d’art et commissaires en Chine. Ces dernières sont projetées lors de séances collectives, véritables moments d’échanges où se construit une histoire de l’art chinoise transmise par celles et ceux qui la découvrent.
Si la diapositive circule, se partage et se reproduit, elle impose aussi un cadre, celui d’une image « intermédiaire » : qui découle d’une autre. « Ce que l’on voit est toujours déjà interprété », rappelle la commissaire. Avec « Réfraction », les artistes prennent justement le contrepoint, et viennent interroger les formes de pouvoir et de lutte liées à l’image. La diapositive est bel et bien un objet d’institutionnalisation, utilisé dans des conférences et des expositions, mais révèle aussi ses propres limites, notamment chez Zhang Peili, qui en détourne les logiques par des gestes absurdes et répétitifs. Enfin, dans « Transparence », le champ s’ouvre sur les expérimentations des années 1990, et l’image devient plus sensible, intime. Les œuvres explorent ainsi la mémoire, les relations familiales et invitent à ralentir, à ressentir autrement.
Transgresser les regards
Dans cet espace investi, les œuvres présentées prennent une dimension nouvelle, elles révèlent des luttes propres à une génération, des critiques des structures politiques chinoises, mais aussi des tensions plus larges : surconsommation, conditionnement, rapport au monde. Elles mettent également en lumière des doutes, ceux d’un art chinois longtemps perçu en comparaison avec l’Occident. Mais justement, Slide/Show invite à s’interroger sur notre propre manière d’appréhender des images venues d’ailleurs. Elle pose cette question : comment se construit une histoire de l’art à partir de reproductions ? « Il ne s’agissait pas seulement de montrer des œuvres, mais de comprendre comment un médium a permis l’émergence d’une communauté artistique », insiste Holly Roussell. Et c’est précisément dans cette tension entre ce qui existait et devait advenir que s’est forgée la singularité de l’art contemporain chinois. Ce besoin vital de se détacher, de transgresser et de faire émerger une scène artistique qui ne demandait qu’à se révéler au monde.

