
Depuis 2019, le photographe anglo-iranien Aria Shahrokhshahi multiplie les séjours en Ukraine. Dans Wet Ground, il compose un récit en noir et blanc traversé par l’absurde, les élans de vie et l’épuisement. Publié par Loose Joints, ce livre s’éloigne des images de guerre attendues pour saisir ce qui persiste au milieu du chaos.
Cassandre Thomas : Quand la photographie s’est-elle immiscée dans ta vie ?
Aria Shahrokhshahi : J’ai commencé à prendre des photos à l’adolescence. Au départ, je m’intéressais davantage au cinéma. Mais en travaillant dans un bar, j’ai pu m’acheter mon premier boîtier. Il permettait de filmer et aussi de prendre des photos. Je me souviens très clairement avoir eu le sentiment d’avoir trouvé quelque chose qui me touchait profondément. J’ai toujours été très curieux et je trouvais fascinant que cet outil me permette d’explorer le monde qui m’entourait. À mesure que je m’intéressais davantage à la photographie en tant qu’art, j’ai découvert le travail de personnes comme Alec Soth, Tim Hetherington, Gordon Parks, Carolyn Drake et Latoya Ruby Frazier, et cela m’a vraiment ouvert les yeux sur ce que la photographie pouvait être : une photographie longue et lente, capable de raconter ce que je percevais comme des poèmes essentiellement visuels.
La photographie m’a tout donné, je lui dois toute ma vie. À l’adolescence, à Nottingham, je me suis retrouvé dans un milieu plutôt louche ; malheureusement, beaucoup de ces gars-là ont fini en prison. J’ai juste eu la chance de découvrir la photographie et, par la même occasion, une communauté. Il y a deux groupes de personnes qui m’ont vraiment ouvert l’esprit sur ce sujet. D’abord, un laboratoire photo appelé Sequence, dirigé par un homme du nom de Dan Wheeler. Il pratiquait une sorte de politique de la porte ouverte : même si l’on n’avait pas de pellicule à développer, on pouvait aller s’asseoir, prendre un thé, discuter de livres photo, regarder sa collection de livres et poser toutes les questions que l’on voulait. Puis, il y a mon ami George, que j’ai rencontré en ligne il y a environ douze ans. Il a lancé un groupe Facebook qui s’est transformé en une chaîne YouTube pour photographes appelée Negative Feedback.




Comment l’idée de Wet Ground est-elle venue ?
Mon livre Wet Ground rassemble sept années de photographies prises en Ukraine, dont la plupart ont été réalisées pendant l’invasion russe à grande échelle. Comme pour beaucoup de mes projets photographiques à long terme, je commence par travailler de manière très générale, puis, quand j’ai l’impression d’être sur la bonne voie, je m’assois et j’essaie de déterminer ce que je veux exprimer à travers mon travail. À partir de là, je laisse cette réflexion guider le reste de mes prises de vue. Par exemple, après environ quatre ans de travail, j’avais une collection de photos qui me semblaient un peu « absurdes ». Ensuite, j’ai eu l’occasion d’y réfléchir : l’identité occupe une place prépondérante dans les photos que je réalisais. Parfois, je prenais ces clichés sans y penser spécifiquement ; j’étais attiré par un sujet particulier, et sa signification profonde ne m’apparaissait qu’après coup. J’ai donc disposé ces photos les unes à côté des autres, et elles dégageaient un sentiment de contraste et de dualité. C’est à ce moment-là que j’ai su que ce serait le véritable cœur de mon travail.
Puis vient le montage proprement dit du livre : Sarah Chaplin Espenon, l’éditrice chez Loose Joints, et moi-même avons passé des jours à organiser les images. Nous savions que les thèmes principaux étaient l’intensité, la jeunesse, la sous-culture et la dualité qui existe au sein de l’Ukraine, qui lutte pour sa survie. Sarah m’a vraiment montré qu’il nous fallait des photos plus sombres, plus lentes et plus calmes. Sans l’obscurité, il est difficile d’apprécier la lumière. Ironie du sort, parallèlement au livre, je vais sortir cette année mon premier long métrage documentaire, While We Heal.
Ton travail s’éloigne des conventions sensationnalistes de la photographie de guerre. Est-ce une façon de résister à une certaine forme de consommation des images de guerre ?
Dans une certaine mesure, oui, mais c’est surtout parce que je n’ai en réalité aucun intérêt à faire de la « photographie de guerre ». Nous sommes constamment entourés et bombardés d’images de guerre, et je pense que cela pousse les gens à se désintéresser du sujet ; c’est très difficile de s’identifier à cela si on ne l’a pas vécu. Si je vous demandais de me dessiner une vue subjective depuis l’intérieur d’une tranchée, votre dessin serait probablement assez précis. En revanche, à quoi ressemble une maternité le matin d’une des attaques de missiles les plus massives contre l’Ukraine ? À quoi ressemble une discothèque pour les moins de 18 ans à 30 km de la ligne de front ? C’est une question à laquelle il est plus difficile de répondre, et c’est ce qui m’intéresse.




L’ambiguïté ou l’absurdité constituent-elles aujourd’hui un moyen plus juste de décrire la guerre qu’une approche directe ?
Je suis sûr que la guerre a toujours été absurde, mais ce qui frappe vraiment, c’est à quel point elle est horrible : à 28 ans, j’ai déjà dû enterrer deux de mes amis. Et je dirais que, selon les normes ukrainiennes, ce n’est même pas beaucoup, tous mes amis ont enterré plusieurs des leurs. Le chagrin ne suffit même pas à expliquer l’ampleur du traumatisme auquel les gens sont confrontés au quotidien. Pour les Ukrainiens, c’est leur droit d’exister qui est en jeu. Mon ami Roma Sova était un tatoueur primé, il faisait de la musique punk, il adorait le plein air. Il s’est engagé dans l’armée pour défendre son droit d’exister, pour protéger son pays, pour protéger ses amis, et on lui a ôté la vie. C’est la réalité de la guerre : des gens qui sacrifient leur vie pour le droit d’exister. Mais d’un point de vue artistique, oui, ce qui m’intéresse, ce sont les éléments absurdes du quotidien que l’on trouve au milieu d’un chaos absolu.
Tu es à la fois artiste et engagé dans l’action humanitaire en Ukraine. Comment ces deux rôles cohabitent-ils sur le terrain ?
Mon travail humanitaire et mon travail artistique sont en réalité très distincts. Bien sûr, mon engagement humanitaire influence ma perspective et ma réflexion sur les œuvres que je crée, mais je ne fais pas les deux en même temps. Quand je suis bénévole en tant qu’humanitaire, mon but est d’aider. Je veux en quelque sorte que cela reste pur, qu’il s’agisse de construire des maisons, de travailler avec des enfants qui vivent près de la ligne de front, ou encore de participer à une évacuation. Il faut aussi noter que, surtout lors des évacuations de civils, on est en quelque sorte responsable de la sécurité des gens. S’arrêter pour prendre une photo semble donc être un risque insensé à prendre. Cela dit, le travail humanitaire que j’ai accompli, et que j’ai eu la chance de pouvoir faire, a été l’un des plus grands plaisirs de toute ma vie et quelque chose que je continuerai à faire jusqu’à la fin de mes jours.
Votre travail porte sur la jeunesse et les sous-cultures. Pourquoi était-il important pour toi de les mettre en scène ?
Lors de la mise en page de l’ouvrage, nous avons réalisé que ces éléments étaient extrêmement importants. Ils forgent l’identité nationale, ils donnent aux gens un sentiment de pouvoir d’action à une époque où ils n’ont que très peu de contrôle sur ce qui se passe autour d’eux. Pour moi, c’est quelque chose qui m’a toujours attiré naturellement, ayant grandi au sein de la scène punk.
Quel est le souvenir le plus marquant que tu as pu vivre en Ukraine ?
Sept ans, c’est long, j’ai plein de souvenirs en tête. Mais je serai éternellement reconnaissant envers les amis et la communauté dont je fais partie, pour la gentillesse dont on a fait preuve à mon égard, la beauté de la nature, les rires entre amis, le fait de se rassembler pour rendre service aux autres, et surtout, le travail avec les enfants : c’est le souvenir le plus marquant, et la chose la plus significative à laquelle j’ai jamais eu la chance de participer.


144 pages
57 €

