
Quarante ans après la catastrophe de Tchernobyl, le photographe ukrainien Maxim Dondyuk redonne vie à des photos abandonnées dans la Zone. Rongées par les radiations et le temps, ces images rescapées témoignent d’un passé qui refuse de s’effacer.
Un portrait d’homme. Le visage est là, mais il se dérobe. L’image semble se battre avec la matière. Des craquelures tantôt noires, tantôt blanchâtres, zèbrent sa surface. Des taches sombres grignotent la silhouette. Cette tension entre ce qui demeure et ce qui s’efface est au cœur d' »Apeiron », dernier chapitre du projet Chornobyl Archive de Maxim Dondyuk.
C’est la guerre qui a conduit ce dernier à Tchernobyl. En 2014, après avoir documenté de l’intérieur la révolution de Maïdan puis les affrontements sur la ligne de front en Crimée, naît l’urgence de s’isoler pour retrouver le silence. Il cherche refuge dans la Zone, vide de tout habitant depuis l’accident nucléaire d’avril 1986, où il rencontre justement un silence « assourdissant ». Tout n’est que ruine et abandon. Les villages ont laissé la nature reprendre ses droits. Cette nature, et la vie qui persiste, sans aucune humanité, est le point de départ de Chornobyl Archive. Dans ces premiers clichés, le photographe ukrainien explore l’après : que reste-t-il après un tel bouleversement ?


« Refus de l’effacement »
Au fil de ces déambulations dans un paysage postapocalyptique, il pénètre dans les maisons abandonnées et y découvre ce que les habitants ont laissé derrière eux au lendemain de l’explosion, pensant ne partir que pour quelques jours : des lettres, des cartes postales, des albums de famille, toutes sortes d’artefacts qu’il commence à collecter. À travers ce geste archéologique, qu’il décrit comme un « refus de l’effacement », Maxim Dondyuk entend préserver la mémoire des familles. Ces archives atteignent aujourd’hui plus de vingt mille photographies, qu’il numérise en vue de créer une plateforme en ligne reliant chaque objet à sa demeure.
Un travail de sauvegarde qui prend un sens nouveau depuis l’agression russe contre l’Ukraine en 2022, où il a vu sa ville natale occupée, sa maison détruite et ses propres albums de famille disparaître dans la tourmente de la guerre. Préserver les traces de Tchernobyl est devenu un moyen de lutter contre les mécanismes de destruction qui, de la catastrophe nucléaire à la guerre, continuent de se répéter en menaçant de rayer des vies entières.


Le réel infiltré
Parmi les découvertes faites lors de ses explorations se trouvent plusieurs centaines de négatifs, dont certains sont restés immergés dans l’eau pendant des décennies. Tous ont été soumis aux éléments et aux radiations. C’est de cette matière a né « Apeiron », chapitre le plus troublant de Chornobyl Archive. Le photographe en a fait émerger des images fantômes, dans lesquelles le réel est infiltré par cette abstraction radioactive. Une forme de violence sourde envahit le tirage, brouillant le regard jusqu’à faire émerger un monde menaçant.
Issu du grec, apeiron désigne la substance originelle de toute chose, un élément plus abstrait que l’eau ou le feu, dont la caractéristique est d’être inépuisable, immortel. Le titre dit quelque chose de ces négatifs, qui ont cessé d’être des documents pour devenir autre chose, des organismes vivants, transformés par le temps et les éléments, mais jamais effacés. L’altération chimique n’est pas que destruction. Rongés, devenus presque méconnaissables, ils continuent d’exister. Par leur transformation même, ils nous ramènent à ces vies qu’ils ont un jour fixées, des familles, des célébrations, la banalité d’un quotidien vierge de toute tragédie. C’est en cela qu' »Apeiron » échappe à l’élégie : plus qu’un hommage à ce qui a disparu, ces images sont une façon d’affirmer la résistance de la vie et de la mémoire.


