Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres

05 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
Adama et Awa 3, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires
Ligne rouge
Adama et Awa 1, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires

En descendant les marches qui mènent au sous-sol de la Fondation Henri-Cartier Bresson, l’on découvre Eboro. Cette série de photographies a été réalisée par Nuits Balnéaires à l’occasion du programme Latitudes, initié par la Fondation Hermès, la Fondation Henri-Cartier Bresson et l’International Center of Photography, dont il est le deuxième lauréat. Exposé jusqu’au 4 octobre 2026, le travail de l’artiste opère un véritable retour aux ancêtres.

Lorsque l’on arrive dans le Tube de la Fondation HCB, le regard est immédiatement attiré par les couleurs qui émanent des images. Dans un bleu profond et apaisant se dessine le remous des vagues du Golfe de Guinée, tandis qu’un rouge vif nous plonge directement dans les réflexions intimes du photographe. À travers ce travail, l’artiste ivoirien Nuits Balnéaires s’interroge sur ce que nous laissons derrière nous, en tant qu’individus, après notre expérience terrestre. Issu d’une famille aux origines Akan, Agni-Bona et Malinké, des peuples présents en Afrique de l’Ouest, il explore les liens qui nous relient à nos ancêtres, dans un cycle infini entre la vie et la mort.

En complément de l’exposition, l’artiste a organisé un événement au centre culturel Transplantation à Paris, auquel j’ai pu assister. Entre lecture de poèmes, instants musicaux et prises de parole sur les relations familiales et le deuil, Nuits Balnéaires nous a donné des clés de lecture supplémentaires sur son œuvre. Un instant suspendu, chargé d’émotions et de poésie.

Personne brandissant une malle
Le Mat 4, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires
Portrait de près
Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont le même chemin 2, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires

Un voyage intime sur les identités intergénérationnelles  

Le 22 juillet 1986, l’oncle de Nuits Balnéaires, Noël X. Ebony, décède dans des circonstances que l’on ignore. À la fois poète et journaliste, il laisse derrière lui le recueil de poésie Déjà vu, suivi du feuillet Chutes, et le recueil Quelque part, publié à titre posthume. Comme l’explique Nuits Balnéaires, bien qu’il n’ait jamais rencontré son oncle en personne, il en a toujours entendu parler lors de discussions familiales. « [J’ai] grandi avec la présence de Noël, malgré son absence. » Eboro est ainsi né de cette rencontre avec les poèmes de son oncle. « Dans la culture Akan, Eboro est cet espace de la préexistence et cet espace non retournant. Il cristallise cette frontière entre le monde des vivants et celui des ancêtres. » À partir du constat de préoccupations communes entre le photographe et son oncle, l’artiste navigue entre les ressemblances qu’on leur attribue souvent et le besoin de s’en distinguer. Son projet photographique est intrinsèquement lié à la question identitaire suivante : « Suis-je Noël X. Ebony ? »

Les photographies exposées racontent une histoire située à la frontière du réel et du conte, complétée par un film de l’artiste qui tisse des liens entre les images. Sur la quasi-totalité des photos se dessine une même figure, celle d’un poète pêcheur qui, sur le littoral, s’ouvre à d’autres horizons. Potentielle représentation de l’oncle de Nuits Balnéaires, il porte sur l’océan un regard exempt de toutes frontières, aussi bien territoriales que temporelles. L’océan apparaît comme un élément de connexion entre les cultures et les générations. Il permet à l’artiste d’interroger la manière dont les identités se forgent entre les familles, à l’intersection des différentes héritages. À l’image de Noël X. Ebony qui a émigré de la Côte d’Ivoire vers le Sénégal, Nuits Balnéaires représente ici l’exil et les migrations, en particulier les migrations transcontinentales, qui constituent la majorité des migrations africaines et permettent la circulation des traditions et des cultures. « Dans l’ensemble de l’histoire, il y a vraiment cette intention de s’inspirer de l’idée des constellations familiales et de comment elles viennent nous informer sur nos blessures et sur l’origine de certains traumatismes transgénérationnels que nous portons dans nos expériences contemporaines. »

Personne marchant le long d'une route
Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont le même chemin 8, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires

Un récit photographique aux multiples symboles

À ces paysages marins se succèdent des photographies marquées de rouge et de noir. Plus interprétatives, on y perçoit les influences théâtrales qui bercent le travail de l’artiste. Comme l’explique Nuits Balnéaires, « cette forte présence du rouge et du noir vient souligner la tension entre le monde visible et l’invisible, entre le monde matériel et les esprits. C’est un code couleur qui est utilisé en général dans les moments de transition, dans les moments funéraires chez les Akan ». De nombreux symboles relatifs à l’identité et aux valeurs habitent ses photographies. On y retrouve notamment des symboles Adinkra, qui « représentent différents éléments de [la] cosmogonie Akan », mais aussi certaines espèces animales mythifiées, auxquelles on attribue des qualités allant du vice à la vertu. Le caméléon devient dès lors un guide ainsi qu’un symbole du multiculturalisme et de l’adaptabilité. L’artiste joue avec l’ambivalence des représentations. « L’œuvre a été créée de façon très intuitive. J’ai vraiment laissé s’exprimer les formes, les silhouettes, les couleurs. » Des signes iconographiques directement issus de la culture Akan, des symboles tirés d’une iconographie africaine beaucoup plus globale, des références bibliques, mais aussi de nouveaux codes visuels qui surgissent de l’intuition de l’artiste gagnent les images. Les symboles deviennent hybrides, avec cet exemple marquant du serpent, à la fois synonyme de connaissance et de malédiction dans la Bible, mais aussi force de protection, voire divinité dans certaines traditions africaines.  

Élément intrigant du récit : une malle en cuir rouge que promène le poète pêcheur tout au long de son voyage.  « Cette malle porte les réponses, mais elle n’est jamais ouverte pour des questions de pudeur et de sacré. » Eboro est donc un voyage, un cycle que représente l’artiste par des images de début et de fin face aux eaux du Golfe de Guinée. « Il y a cette tentative de souligner un état primordial qui est questionné au début de l’histoire et du film, et vers lequel nous retournons après cette trajectoire de vie », conclut-t-il.

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