« Un carnaval fou, irrationnel surréaliste et chaotique »

27 juin 2020   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Un carnaval fou, irrationnel surréaliste et chaotique »

L’artiste biélorusse Masha Svyatogor expose, jusqu’au 9 août au Festival Circulation(s) Everybody Dance, une série de montages surréalistes réalisés à partir de vieux journaux soviétiques. Dans cet univers ultra coloré, elle fait la critique d’un système absurde, dont l’héritage influence encore de nombreux territoires. Entretien.

Fisheye : Que représente la photographie pour toi ?

Masha Svyatogor : Aujourd’hui artiste visuelle, j’ai commencé à prendre des photos durant mes études à l’université – alors que je ne suivais pas de cursus artistique. Je réalisais des portraits intimes et mélancoliques de mes amis et connaissances avec mon boîtier argentique. À l’époque, je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, je rêvais de réaliser des films, et la photo m’a, d’une certaine manière, sortie de ma propre confusion.

Comment travailles-tu ?

Mon approche n’est pas du tout traditionnelle. J’adore mélanger des éléments étranges et imprévisibles. J’aime particulièrement l’art du montage, et j’essaie de proposer une vision critique de notre réalité en jouant avec l’absurde, l’ironie et le kitch. Pour Everybody Dance, j’ai notamment travaillé sur l’appropriation, la déconstruction et le réassemblage.

© Masha Svyatogor© Masha Svyatogor

Comment cette série a-t-elle vu le jour ?

Tout a commencé avec un sac de pommes de terre, rempli d’anciennes copies du magazine Soviet Photo – l’une des revues soviétiques les plus populaires, publiée entre 1926 et 1997. Un ancien journaliste voulait s’en débarrasser, et avait érigé une montagne de papier. J’étais intéressée par l’idée d’explorer l’iconographie des médias de ce régime, et j’ai accumulé ces magazines qui sont finalement devenus l’essence de Everybody Dance.

Tu as réalisé tous les collages à la main. Pourquoi ?

La dimension tactile est très importante pour moi. Ces magazines, ces images ont leur propre histoire : ils ont été touchés par de nombreuses personnes, sont passés en main propre d’une génération à une autre. C’est comme s’ils étaient vivants, en un sens. Et puis, il y a cette odeur de vieux papier, un parfum unique, qui touche les gens.

En plus des coupures de journaux, j’ai aussi utilisé des feuilles brillantes rouges et or, qui forment des graphiques géométriques. La texture, le volume, la couleur – chaque détail est important. Le processus de création évoque d’ailleurs la confection d’un ornement délicat.

© Masha Svyatogor© Masha Svyatogor

En combien de temps réalises-tu une image ?

Certaines œuvres ont été créées en un jour. Au début du projet, j’ai travaillé de manière très intense, et j’ai confectionné la plupart de mes images en seulement deux semaines. Avec le temps, c’est devenu plus difficile : il faut toujours réussir à proposer quelque chose de nouveau.

Souhaitais-tu travailler sur l’URSS et le communisme depuis longtemps ?

Non, je n’avais pas prévu de créer un projet autour du passé, ni de proposer une réflexion sur l’ère soviétique. Comme je l’ai dit, j’ai commencé à travailler sur cette série par accident et je ne suis pas nostalgique de cette période. J’aimerais plutôt représenter une génération née après la chute de l’URSS, et ainsi explorer un tout autre récit : la réalité soviétique, postsoviétique, et biélorusse.

Pourtant, tu as grandi avec cet héritage…

Oui, on trouve beaucoup de symboles soviétiques en Biélorussie. En tant que personne élevée loin du système soviétique, ces reliques représentent quelque chose de complètement différent, elles ont perdu leur signification première. Elles ne sont pas sacrées pour moi, c’est pour cela que je peux les traiter complètement librement.

Dans cette série, j’ai choisi de me concentrer sur la nature paradoxale du système soviétique. En déconstruisant les images de propagande présentes dans les magazines, j’expose les lacunes, les incohérences et les contradictions de ce régime.

© Masha Svyatogor© Masha Svyatogor

Pourquoi avoir opté pour une représentation surréaliste ?

On retrouve cette dimension surréaliste dans presque tous mes projets. J’ai toujours été fascinée par la frontière entre la raison, la logique, l’irrationnel et le surréalisme. J’aime tout ce qui n’est pas plat, et sans ambiguïté. De plus, le système soviétique est pour moi totalement surréaliste. Ce travail présente un territoire grotesque, où se rencontrent folie et absurdité. Une performance aux festivités délirantes.

À première vue, ton travail semble évoquer la joie, la légèreté, que souhaitais-tu souligner ?

Si l’on regarde attentivement, on découvre vite que cette joie n’est qu’une façade. C’est une fausse célébration. On y voit des danseurs, des gens qui composent une foule enthousiaste, mais les ballerines n’ont pas de tête, ni de bras, et il manque aux enfants des yeux et des bouches. Lorsqu’on observe mes créations avec attention, on découvre un cauchemar, un carnaval fou, irrationnel surréaliste et chaotique. Au cœur de ce carnaval se trouvent Staline et Brejnev – s’ils paraissent amusants, rient et dansent, ils sont, eux aussi, effrayants.

En quoi ton travail fait-il écho au présent ?

La réalité soviétique n’a pas disparu, ni sa mentalité. Les décisions politiques prises en Biélorussie n’ont, à mon sens, aucune logique. Je ne sais pas comment décrire ce présent autrement – c’est fou et cauchemardesque, absurde et surréaliste, cruel et hors la loi. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un rêve… Nous sommes enlisés dans cet environnement, et je ne sais pas comment nous pouvons nous en sortir.

© Masha Svyatogor© Masha Svyatogor
© Masha Svyatogor© Masha Svyatogor

© Masha Svyatogor

Explorez
10 séries autour de la fête pour célébrer la nouvelle année
© Eimear Lynch
10 séries autour de la fête pour célébrer la nouvelle année
Ça y est, 2025 touche à sa fin. Dans quelques jours, un certain nombre d’entre nous célèbreront la nouvelle année avec éclat. À...
27 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Concours de beauté, métropoles et intimité : nos coups de cœur photo de décembre 2025
© Carla Rossi
Concours de beauté, métropoles et intimité : nos coups de cœur photo de décembre 2025
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
24 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le 7 à 9 de Chanel : Claire Denis et la fabrique du monde
Tracey Vessey, extrait du film Trouble Every day, film de Claire Denis, Paris, 2001 © Rezo Productions
Le 7 à 9 de Chanel : Claire Denis et la fabrique du monde
Pour ce nouveau 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume, la scénariste et réalisatrice Claire Denis était invitée à revenir sur ses racines, ses...
22 décembre 2025   •  
Écrit par Ana Corderot
Les images de la semaine du 15 décembre 2025 : hommage, copines et cartes postales
© Ashley Bourne
Les images de la semaine du 15 décembre 2025 : hommage, copines et cartes postales
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, nous rendons hommage à Martin Parr, vous dévoilons des projets traversés par l’énergie d’une...
21 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
© Cloé Harent, Residency InCadaqués 2025
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Cloé Harent, dont l’œuvre a fait l’objet d’un accrochage lors de l’édition 2025 du...
02 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Gabrielle Hébert : l’amour comme langage intime à la Villa Médicis
Gabrielle Hébert (1853-1934), Peppino Scossa endormi dans les bras de sa mère, 11 août 1888, aristotype à la gélatine, 8,7 x 11,7 cm, Paris, musée national Ernest Hébert © Musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Alexis Brandt
Gabrielle Hébert : l’amour comme langage intime à la Villa Médicis
Elle a photographié l’amour – son amour – et le temps qui passe. À la Villa Médicis, Gabrielle Hébert fait de la photographie un...
01 janvier 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Sofía Jaramillo : la neige comme espace de réappropriation
A New Team © Sofía Jaramillo
Sofía Jaramillo : la neige comme espace de réappropriation
Dans A New Winter, Sofía Jaramillo s’attaque à l’imaginaire figé des sports d’hiver. En revisitant les codes visuels du ski, la...
31 décembre 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
La sélection Instagram #539 : tout ce qui brille
© Jo Bradford / Instagram
La sélection Instagram #539 : tout ce qui brille
Pour fêter la nouvelle année, les artistes de notre sélection Instagram de la semaine posent leurs regards sur tout ce qui brille : feux...
30 décembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger