« Untitled » : une Italie réfractaire au progrès technologique

20 octobre 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Untitled » : une Italie réfractaire au progrès technologique

À travers Untitled, l’Italienne Ludovica De Santis part à la découverte des provinces de son pays d’origine et explore, avec un esthétisme troublant, la relation ambivalente de ses habitants à la technologie.

Paysages déserts, figés entre deux époques, portraits étranges et silhouettes prostrées dans des postures singulières… Dans les images de Ludovica De Santis, l’atmosphère est reine. Elle ronge les cadres et donne à l’ordinaire une teinte inhabituelle, comme si derrière le visible se cachaient des connexions complexes qui nous permettent de mieux comprendre le monde. D’abord passionnée par le cinéma, la photographe italienne s’est finalement tournée vers le 8e art pour raconter des histoires. Aujourd’hui indépendante, elle se concentre sur l’énergie des lieux, des gens, qu’elle met en relation avec nos habitudes. « Je me focalise sur les microcosmes géographiques, sociaux, culturels et humains, en Italie et partout ailleurs. Mes sujets de prédilection ? Les communautés et leurs écosystèmes. Je commence par essayer de comprendre leur fonctionnement local puis, pas à pas, je me rapproche des individus et aborde une dimension plus psychologique », explique-t-elle.

Un fonctionnement qu’elle applique à Untitled, un projet dédié à son pays d’origine. Loin des métropoles animant le territoire et attirant les touristes, c’est au cœur de la provincia que Ludovica De Santis a voyagé. « Une exploration qui part des régions centrales d’Italie, mais que j’espère pouvoir élargir avec le temps », précise-t-elle. Là-bas, loin des gratte-ciels et des grandes rues, des monuments et édifices prestigieux, c’est la nature et le rien qui dominent. Une véritable capsule temporelle transportant l’autrice dans une époque révolue, quelque part entre les années 1990 et 2000. « L’isolation géographique et sociale a amené les gens à vivre une sorte de confinement émotif qui caractérise leur expérience. Elle se développe à travers des inerties, des passivités profondes, loin des dynamismes hystériques des centres urbains », confie l’artiste.

© Ludovica De Santis© Ludovica De Santis

Un rapport rétrograde au technologique

Untitled

fait référence au « nom par défaut » que tout dispositif électronique donne à un matériel non identifié. Un paramètre inconnu marquant une déconnexion avec le réel, une incapacité à comprendre, à enregistrer l’information reçue. Pour la photographe, le terme s’est imposé comme une évidence « Il me paraissait assez représentatif de cette sorte de désorientation existentielle de la province italienne, de son côté réactionnaire par rapport au progrès technologique et à la mondialisation », ajoute-t-elle. Accessoires obsolètes, accumulations d’objets dépassés, corps apathiques, englués dans un mode de vie qui refuse de se mettre à jour… Dans les clichés de l’artiste, l’immobilité domine, comme une lenteur contagieuse engluant chaque cadre, chaque composition. Elle suinte des décors démodés, des panoramas déserts, des expressions des modèles qui semblent elles aussi afficher un certain désintérêt face aux évolutions sociales.

« L’un des traits les plus forts du vécu en province en Italie est cet anachronisme du progrès qui se marie à un attachement insolite à certains objets qui en font partie. Le rapport au technologique est fortement plus rétrograde que dans les villes, par conséquent, l’interaction commune et quotidienne entre humain et machine se manifeste dans l’utilisation de dispositifs qui ne reflètent pas la fonctionnalité du contemporain », rappelle Ludovica De Santis.  Mêlant gros plans de circuits électroniques et portraits sensibles, sculptures métalliques et éléments organiques, l’autrice parvient à mettre en scène cette dichotomie. Baignées dans des tons chauds, ses images convoquent la douceur agréable d’un passé qu’on se plaît à se remémorer avec nostalgie. La lumière représente l’émotion, la recherche de paix, de réconfort à laquelle nous aspirons tous. Un bien être apparent contrastant avec la solitude profonde, la tristesse résignée émanant des regards de ses sujets. Comme si, dans leur quête d’un bonheur fané, ils s’enfonçaient – à travers leurs fauteuils éventrés – dans un univers passé, incapables de se reconnecter aux métamorphoses constantes du présent.

© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis

© Ludovica De Santis

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