Jusqu’au 28 juin 2026, l’établissement culturel de Deauville Les Franciscaines accueille Les choses entre elles. Une rétrospective du travail de Valérie Belin, des années 1990 à aujourd’hui. Un parcours initiatique dans le monde polymorphe de l’artiste.
Lieu de vie lumineux, de rencontres, de lecture et de partage intergénérationnel, regroupant la totalité de « l’offre culturelle » – pour reprendre les mots de Philippe Augier, le maire de Deauville – Les Franciscaines fêtent cette année leur cinquième anniversaire. Et pour parfaire la célébration, elles s’offrent une rétrospective de Valérie Belin. Un événement né d’une connivence entre la photographe et Annie Madet-Vache, historienne de l’art et ancienne directrice du musée, et d’un souhait commun de présenter une sorte de « florilège » de ses séries, introduit-elle.
Au total, ce sont près de soixante photographies, dont des exclusives, issues des séries emblématiques de Valérie Belin, qui sont agencées sur les deux étages de monstration des Franciscaines. Dans ce parcours, on traverse ses premiers travaux en noir et blanc, ses détours par l’abstraction, l’apparition des visages, de la couleur, l’ajout de textures et l’utilisation de procédés technologiques. Une rétrospective qui interroge le réel et le lien, particulier, que l’artiste entretient avec celui-ci.

Le bug dans l’image
Dans les années 1990, les images monochromes de Valérie Belin se font abstraites. L’objet au premier plan se dissout souvent dans le fond, on ne sait plus très bien de quoi il s’agit. Les objets, comme apparats, peuplent son monde : les choses sont factices. On s’arrête sur une robe plissée, de la série Robes, dont les contours rembourrés auraient pu accueillir des bras, des corps et de la chair. La boîte à vêtements qui accueille cette robe est pareille à un cercueil, portant la relique faste et luxuriante d’un passé que l’on ne connaît pas. Il n’y a plus rien, plus personne. Le vivant a laissé place à l’absence. Absence d’un souffle, d’une vie – on doute d’ailleurs qu’il y en ait eu une. Le trouble s’installe partout dans le paysage : dans les miroirs de Venise qui se reflètent à l’infini, jusqu’à l’absurde, dans les voitures accidentées qui témoignent, en creux, d’une présence humaine, mais surtout de la violence de leur crash. Ici, tous ces symboles de vanité se brisent, pour n’y laisser que des débris.
À côté de ces objets, une femme marocaine est ornée d’une robe de mariée. Le visage émerge, l’humain se révèle, mais c’est un leurre, le vivant n’est qu’un modèle, il est là pour représenter « l’image » du vivant, et non le vivant en soi. La robe de mariée agit comme les muscles des Bodybuilders, comme un décor qui annule le corps. Et c’est là tout le sujet de Valérie Belin. Dans ses images, les contradictions sont plurielles car les humains sont photographiés de la même manière que les objets. Les natures mortes paraissent plus vivantes que le reste, travaillées avec une lumière vive. La corbeille de fruits en couleur du deuxième étage est d’ailleurs plus chaleureuse que cette mariée, mais semble également fausse, les fruits pourraient tout aussi bien être pourris de l’intérieur.



La recherche inféconde du vivant
De cette obsession affirmée de ramener l’humain au centre, on retient finalement qu’il s’extrait toujours au profit des artifices, des collages, des ajouts de textures, de la surimpression. Par ces procédés, Valérie Belin entend dénoncer le rapport toxique que l’on entretient aux apparences, le désordre de la surconsommation, la surabondance des choses. Mais à force de porter ce message, de le répéter visuellement, ne le valorise-t-on pas ? Ne reproduit-on pas ce à quoi l’on s’oppose ? Cette porosité entre les personnes et les choses, la manière de les traiter de façon similaire, avec tout ce que cela implique symboliquement est chargée de violence.
La beauté, dans l’œuvre de Valérie Belin, apparaît ainsi aliénante, mortifère. Les modèles féminins semblent imperméables, vidés de leur substance, simplement traversés par les regards qu’on leur impose. Tout accès à l’intérieur des êtres, à ce qui fait leur consistance, à l’élan vital, à ce feu qui les meut, est vain. Ces choses entre elles échappent, de façon incessante, à celui ou celle qui souhaiterait les capturer, et ce, par essence.


