100% L’EXPO : immersion magnétique dans l’art émergent

08 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
100% L'EXPO : immersion magnétique dans l'art émergent
© Daria Svertilova, Maisons éphémères, 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L'EXPO
© Reda El Toufaili Kanaan, It is hot ex stuff, don’t touch it or u will burn, 2023, ENSAPC / Courtesy of 100% L’EXPO

En accès libre et gratuit, le festival 100% L’EXPO revient pour une 6e édition au sein de la Grande Halle ainsi qu’en plein air dans le parc de la Villette, et qui se tient jusqu’au 28 avril. Les photographes Zoé Chauvet et Daria Svertilova se font l’écho, à la fois réaliste et chimérique, d’une jeune génération affranchie.

Rendez-vous immanquable des arts visuels et plastiques, 100% L’EXPO est avant toute chose un tremplin pour la jeune création – pour les artistes qui sont soit encore en école, soit dans les années qui suivent l’obtention de leur diplôme. Particulièrement exposée aux pressions liées aux conditions du milieu de l’art, celle-ci mérite pourtant elle aussi une place de choix. Une cinquantaine de personnes présentent leurs œuvres – photo, vidéo, installation, design, peinture, performance… – sur un large périmètre dédié, au cœur de la Villette. Pour cette 6e édition, le festival renouvelle son interrogation quant à la manière qu’ont les créateurices du troisième millénaire d’envisager leur rôle dans la société, et laisse la jeunesse exprimer ce qui l’anime. En ce sens, 100% L’EXPO offre un espace rare et précieux, où peuvent se rencontrer, sans aucune censure, désir et réalité, peur et rêve.

Si toutes les formes possibles et imaginables se retrouvent condensées dans ce lieu, certaines thématiques chères aux nouvelles générations reviennent au fil de l’exposition, telles que la réinvention de notre rapport au travail, mais aussi à notre propre corps et à notre sexualité. Côté photographie, les œuvres de Zoé Chauvet et de Daria Svertilova, venues toutes deux de l’École Nationale des Art Décoratifs (ENSAD), ouvrent en trombe l’exposition. La première explore le soi et tente de sortir d’un rapport figé à la photographie et à l’accrochage, tandis que la seconde tire le portrait en clair-obscur d’une génération obstinée, audacieuse et sensible à l’autre, dans un contexte actuel mortifère. Si leurs travaux respectifs prennent des directions éloignées en apparence, l’une comme l’autre ont en commun de se projeter dans une jeunesse qui leur ressemble.

© Louise Belin, Histoire de la terre, 2022-2023 / Courtesy of 100% L’EXPO
© Mirman, Opale de mousse et de mouille / Courtesy of 100% L’EXPO
© Daria Svertilova, Maisons éphémères, 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
© Zoé Chauvet, Altær, « Highlight », 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO

Portraits (dés)enchantés

L’artiste ukrainienne Daria Svertilova s’est intéressée aux résidences étudiantes du pays dont elle est originaire, un projet qu’elle poursuit depuis cinq ans. Ces seuls types de logements sociaux existants en Ukraine « constituent un lieu de transition de l’adolescence vers la vie d’adulte », peut-on lire dans le cartel de présentation de Maisons éphémères. Arrivée en France en 2019 pour poursuivre ses études, confrontée à la vie d’adulte loin de sa famille, elle retourne régulièrement sur le territoire, cherchant à documenter ce passage si étrangement singulier. Puisqu’ils réunissent pêle-mêle des étudiant·es d’universités et de villes issu·es de tout le pays, ces lieux sont particulièrement représentatifs de qui sont les jeunes ukrainien·nes.

L’artiste raconte avoir été très influencée par la révolution de Maïdan – en février 2014, des affrontements éclatent à Kyiv et aboutissent à la destitution du président, puis au déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. « Tout avait commencé par une manifestation étudiante, en réaction à une loi acceptée par le gouvernement de l’époque. Pour moi, les étudiant·es partagent cet esprit contestataire », explique-t-elle.  Construits pendant l’époque soviétique, ces espaces n’ont pas beaucoup changé, une réalité créatrice de contrastes fascinants à l’ère contemporaine, dont Daria Svertilova s’attache à rendre compte. « Je trouvais pertinent de montrer la coexistence de ces bâtiments brutalistes du système communiste, avec les jeunes de notre époque, majoritairement proeuropéen·nes », poursuit-elle. Des étudiant·es que l’on retrouve dans leur cocon, chorégraphiant les gestes de leur quotidien avec une spontanéité née du lien de confiance établi avec la photographe.

Le soi au fil de l’eau

Zoé Chauvet présente quant à elle son projet Altær, une série entamée en 2021 et alimentée en continu depuis. « C’est ce mélange entre l’alter, donc l’autre, et l’altar (l’autel en espagnol, ndlr), qui est une forme mystique », annonce-t-elle. Le paysage qu’elle compose pour l’exposition entremêle les portraits posés de ses ami·es avec des images de lieux naturels étranges. « Avant, j’avais un rapport documentaire à la photographie, raconte-t-elle. Là, j’ai voulu m’éloigner d’un regard froid et naturaliste en partant en milieux géologiques, en mutation – comme des anciennes grottes ou des carrières. » En quête d’une forme de réalisme magique, Zoé Chauvet puise dans une dimension fictionnelle, afin de magnifier les questionnements liés au genre et de dessiner un rapport fluide, « liquide », à l’identité. « Le médium photographique est un sujet en soi, puisqu’il est capable de se modeler et de se remodeler en permanence », déclare l’artiste, qui travaille à des installations modulables, à la manière d’architectures permettant de soutenir les images. Grande particularité de certaines de ses œuvres : Zoé Chauvet travaille parfois avec des procédés argentiques sans caméra, comme l’insolation – une pratique de contact de lumière directe sur un support photosensible. En résultent des luminogrammes colorés, représentant des fragments d’espaces sur du verre dont l’apparence change selon l’éclairage et la position. Dans cette même logique d’animer son travail afin qu’il demeure vivant – et donc urgent – , l’artiste a notamment fait appel à Talita Otović pour composer la bande-son de sa série, qui entre en correspondance avec l’œuvre et transporte le public dans une ambiance hallucinée. Pour construire de nouveaux récits, allant bien au-delà de la photographie.

© Zoé Chauvet, Altær, « Bazil », 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
© Zoé Chauvet, Altær, « Highlight », 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
© Daria Svertilova, Maisons éphémères, 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
© Daria Svertilova, Maisons éphémères, 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
© Zoé Chauvet, Altær, « Lavande », 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
© Zoé Chauvet, Altær, 2023, ENSAD / Courtesy of 100% L’EXPO
À lire aussi
La Villette à 100% : place à la scène artistique d'aujourd'hui
La Villette à 100% : place à la scène artistique d’aujourd’hui
100% L’Expo revient pour une cinquième édition du 5 au 23 avril et investit à nouveau le parc de la Villette et la Grande Halle ! Vitrine…
22 février 2023   •  
Écrit par Milena Ill
Zoé Chauvet, archiviste et philosophe de son époque
Zoé Chauvet, archiviste et philosophe de son époque
Croisant abstractions colorées et portraits délicats, Zoé Chauvet développe une archive intimiste de son propre univers. Une manière pour…
06 février 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Lydia Goldblatt : Fugue, un œil à soi
©Lydia Goldblatt
Lydia Goldblatt : Fugue, un œil à soi
Lydia Goldblatt parle des mères, de la sienne qu’elle a perdue, de celle qu’elle est devenue. De ce deuil enduré alors qu’elle était déjà...
24 mai 2024   •  
Écrit par Hugo Mangin
Contenu sensible
Sunsets de Jonas Van der Haegen : sexe radical et douce mélancolie
© Jonas Van der Haegen
Sunsets de Jonas Van der Haegen : sexe radical et douce mélancolie
Collection imposante de polaroïds intimes, l’ouvrage Sunsets de Jonas Van der Haegen propose une relecture poétique d’un langage sexuel...
23 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Melody Melamed : corps, peaux, âmes
© Melody Melamed
Melody Melamed : corps, peaux, âmes
Inspirée par une utopie où tout ne serait qu'harmonie, Melody Melamed compose Shangri-La: The Book of Skin, un ouvrage où les peaux...
23 mai 2024   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #493 : Albertine Hadj et Alessandro Truffa
© Albertine Hadj
Les coups de cœur #493 : Albertine Hadj et Alessandro Truffa
Nos coups de cœur de la semaine, Albertine Hadj et Alessandro Truffa, emploient la photographie comme une manière de retranscrire et...
20 mai 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Nos derniers articles
Voir tous les articles
À Bildhalle, Chantal Elisabeth Ariëns explore notre langage émotionnel
© Chantal Elisabeth Ariëns
À Bildhalle, Chantal Elisabeth Ariëns explore notre langage émotionnel
Jusqu’au 20 juillet, le centre d’art Bildhalle à Amsterdam, accueille la photographe et artiste visuelle Chantal Elisabeth Ariëns, qui se...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Costanza Spina
La sélection Instagram #456 : lumières extatiques
© Georgiana Feidi / Instagram
La sélection Instagram #456 : lumières extatiques
Notre sélection Instagram de la semaine brille de milles éclats naturels et fantasmés. Qu'elle fasse émerger une dimension fantastique à...
Il y a 9 heures   •  
Écrit par Milena Ill et Marie Baranger
Paysages monstrueux : l'impact de la main humaine
© Grégoire Eloy / Grande commande photojournalisme
Paysages monstrueux : l’impact de la main humaine
Le Centre Claude Cahun s’aventure à la frontière entre les notions de paysage et de territoire dans une double exposition collective de...
27 mai 2024   •  
Écrit par Marie Baranger
Comment les photographes de Fisheye célèbrent la pride
© Rene Matić
Comment les photographes de Fisheye célèbrent la pride
Enjeux sociétaux, crise environnementale, représentation du genre… Les photographes publié·es sur Fisheye ne cessent de raconter, par le...
27 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas