La jeunesse syrienne en exil dans l’œuvre d'Ameen Abo Kaseem

À l'instant   •  
Écrit par Costanza Spina
La jeunesse syrienne en exil dans l'œuvre d'Ameen Abo Kaseem
© Ameen Abu Kaseem
Portrait d'amis ensemble
© Ameen Abu Kaseem

Ameen Abo Kaseem explore, à travers la photographie, les traces laissées par l’exil, la guerre et les déplacements forcés. Né entre plusieurs appartenances, le photographe palestinien et syrien documente, depuis près d’une décennie, les trajectoires de sa génération, attentive aux formes de survie, d’amitié et de résistance qui émergent au cœur des catastrophes politiques.

Chez Ameen Abo Kaseem, la photographie naît d’un sentiment d’entre-deux. Palestinien et Syrien, le photographe a grandi dans le camp de réfugié·es palestinien·nes de Yarmouk, à la périphérie de Damas, un lieu où les questions d’appartenance et d’identité traversent chaque existence. « Dans le camp, je ne suis pas Palestinien. À Damas, je suis un réfugié. Où que j’aille, je suis traité comme un étranger », écrit-il. Cette expérience du déplacement, héritée autant de l’histoire palestinienne que de la guerre en Syrie, constitue la matière première de son travail.

Photographe, documentariste et cinéaste, Ameen Abo Kaseem commence à utiliser l’image, en 2016, comme un moyen d’expression personnel. Très vite, son regard se tourne vers son environnement immédiat : ses ami·es, sa famille, les jeunes qui l’entourent et les communautés auxquelles il appartient. Plutôt que de documenter directement la violence spectaculaire de la guerre, il s’intéresse à ses conséquences plus discrètes : les traumatismes, les désillusions, les formes de survie psychologique et les manières dont les individus continuent malgré tout à construire leur vie.

La lune couverte de nuages
© Ameen Abu Kaseem
Portrait de femme en noir et blanc
© Ameen Abu Kaseem
Amis à la maison
© Ameen Abu Kaseem
portrait endormi sur un coussin
© Ameen Abu Kaseem
Réunion entre familiaux
© Ameen Abu Kaseem
Un garçon traverse la route
© Ameen Abu Kaseem

« Nous avons essayé d’aimer alors que le monde s’effondrait »

Si les premières séries d’Ameen Abo Kaseem explorent déjà les conséquences psychologiques de la guerre et du déplacement, About Love, Homeland, Despair and Other Existential Problems marque un tournant. Le photographe n’y documente plus seulement son environnement : il y raconte sa propre génération, celle des jeunes Syrien·nes qui ont atteint l’âge adulte au milieu des ruines de la révolution.

Le projet couvre la période comprise entre la fin des combats à Damas en 2018 et la chute de Bachar al-Assad en 2024. Une période paradoxale que le photographe décrit comme celle d’une défaite silencieuse : « Nous pensions qu’Assad avait gagné. Les combats s’étaient tus à Damas et la ville s’était enfoncée dans ce vide de la défaite. Pour celleux d’entre nous qui étaient resté·es, cela ressemblait à une fin. Pas seulement celle de la révolution, mais celle de l’espoir lui-même. »

Le regard d’Ameen Abo Kaseem se pose sur les amitiés, les fêtes improvisées, les histoires d’amour, les espaces de liberté arrachés au quotidien. Car la révolution qu’il raconte n’est pas uniquement politique. Elle est aussi intime, sociale et affective. Les jeunes qu’il photographie rêvaient non seulement de renverser une dictature, mais également d’échapper aux normes familiales, religieuses ou sociales qui étouffaient leurs existences.

« Quand cette révolution fut perdue, nous nous sommes tourné·es vers une autre », écrit-il. Face à l’échec politique, une génération invente alors de nouvelles formes de communauté. Des familles choisies remplacent parfois les liens du sang ; des espaces alternatifs émergent ; de nouvelles manières d’aimer, de vivre ensemble et d’imaginer l’avenir apparaissent malgré tout. Pendant quelques années, explique le photographe, la vie semblait presque irréelle : « Nous avons trouvé une famille au-delà des lignées familiales, goûté à une liberté empruntée et nous nous sommes autorisé·es à imaginer un futur que nous pouvions façonner. »

Cette parenthèse demeure pourtant fragile. L’effondrement économique, l’absence de perspectives et l’exil finissent par rattraper cette génération. « La survie est devenue notre seule ambition », écrit-il. Les départs se multiplient, les villes se vident progressivement de leur jeunesse, les communautés se désagrègent.

Lorsqu’il quitte la Syrie pour Beyrouth en 2023, Ameen Abo Kaseem emporte avec lui cette expérience collective. L’exil ne constitue pas une rupture mais une continuité : « Même loin, je portais le poids du foyer avec moi. » Ses images deviennent alors les archives d’un monde déjà en train de disparaître. La chute du régime Assad transforme encore le sens du projet. Les photographies témoignent désormais d’une époque révolue, d’un moment suspendu entre défaite et possibilité. « Ce projet parle d’un temps qui n’existe plus », affirme-t-il. Au cœur de la série, l’amour apparaît comme une forme de résistance. Non pas un refuge naïf face à la violence politique, mais une pratique quotidienne : « Je me souviens de la manière dont nous vivions. Nous dansions. Nous essayions d’aimer alors même que le monde autour de nous s’effondrait. »

About Love, Homeland, Despair and Other Existential Problems apparaît ainsi comme un hommage aux ami·es qui ont partagé ce moment historique, à leurs rêves inachevés, à leurs révolutions et à leur refus obstiné de disparaître.

La lune couverte de nuages
© Ameen Abu Kaseem
Portrait d'une femme qui regarde devant soi dans un bar
© Ameen Abu Kaseem
Bâtiment bombardé
© Ameen Abu Kaseem
Trois amis marchent sur la route
© Ameen Abu Kaseem
Deux jeunes danse ensemble
© Ameen Abu Kaseem
Un câlin
© Ameen Abu Kaseem
À lire aussi
Fariba Farshad : « D’exil et de féminisme »
Fariba Farshad : « D’exil et de féminisme »
Elle est la cofondatrice de Photo London, célèbre foire qui a vu défiler 38 000 visiteurs l’an dernier. Et dont la quatrième édition aura…
22 mars 2018   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Laura Menassa : Beyrouth comme corps et paysage
© Laura Menassa
Laura Menassa : Beyrouth comme corps et paysage
Entre journal intime visuel et témoignage collectif, le travail de Laura Menassa explore la fragilité et la résilience au cœur de…
04 novembre 2025   •  
Écrit par Costanza Spina
Maryam Firuzi : broder la mémoire, photographier la révolte
© Maryam Firuzi
Maryam Firuzi : broder la mémoire, photographier la révolte
Photographe et artiste iranienne, Maryam Firuzi explore la mémoire collective et les silences imposés aux femmes à travers une œuvre où…
18 octobre 2025   •  
Écrit par Costanza Spina
Explorez
David Hockney, l’appareil photo comme pinceau
David Hockney and his dachshunds Stanley and Boodgie, Los Angeles, 1995 © David Hockney Photo Credit: Richard Schmidt
David Hockney, l’appareil photo comme pinceau
Décédé le 11 juin 2026 à l’âge de 88 ans, David Hockney laisse derrière lui une œuvre monumentale où la peinture, le dessin et les...
22 juin 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Watching TV : Olivier Culmann et l'histoire des regards perdus
Watching TV © Olivier Culmann
Watching TV : Olivier Culmann et l’histoire des regards perdus
Dans Watching TV, Olivier Culmann montre différents regards, ceux hypnotisés, et l’histoire qui émerge à travers les téléviseurs. 
19 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Les images de la semaine du 8 juin 2026 : quand l’image remplace les mots
© Clara Watt
Les images de la semaine du 8 juin 2026 : quand l’image remplace les mots
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les images éveillent des réflexions profondes là où les mots font parfois défaut. En se...
14 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
© Anna Leonte Loron
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
Avec Les Femmes ont faim, la photographe Anna Leonte Loron explore les liens entre plaisir, alimentation et représentations féminines....
13 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
La jeunesse syrienne en exil dans l'œuvre d'Ameen Abo Kaseem
© Ameen Abu Kaseem
La jeunesse syrienne en exil dans l’œuvre d'Ameen Abo Kaseem
Ameen Abo Kaseem explore, à travers la photographie, les traces laissées par l'exil, la guerre et les déplacements forcés. Né entre...
À l'instant   •  
Écrit par Costanza Spina
Portrait(s) 2026 : David LaChapelle en majesté à Vichy
This is my house, New York, 1997 © David LaChapelle
Portrait(s) 2026 : David LaChapelle en majesté à Vichy
Jusqu'au 4 octobre 2026, le festival Portrait(s) investit la ville de Vichy pour sa quatorzième édition. Cette année, le photographe...
25 juin 2026   •  
David Hockney, l’appareil photo comme pinceau
David Hockney and his dachshunds Stanley and Boodgie, Los Angeles, 1995 © David Hockney Photo Credit: Richard Schmidt
David Hockney, l’appareil photo comme pinceau
Décédé le 11 juin 2026 à l’âge de 88 ans, David Hockney laisse derrière lui une œuvre monumentale où la peinture, le dessin et les...
22 juin 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Watching TV : Olivier Culmann et l'histoire des regards perdus
Watching TV © Olivier Culmann
Watching TV : Olivier Culmann et l’histoire des regards perdus
Dans Watching TV, Olivier Culmann montre différents regards, ceux hypnotisés, et l’histoire qui émerge à travers les téléviseurs. 
19 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA