Amina Kadous : des foyers et des âmes

26 octobre 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Amina Kadous : des foyers et des âmes
© Amina Kadous
© Amina Kadous
© Amina Kadous

À travers Around my home – une série réalisée durant le Covid – Amina Kadous capture sa maison d’enfance et explore en contrepoint sa relation à l’autre, comme à son pays d’origine, l’Égypte. Un récit aux voix nombreuses au sein duquel résonne notre besoin de connexion.

Il y a les fleurs d’un jardin familier, les brèches qui lézardent les murs de son enfance, les meubles et le paysage qu’elle connait si bien… Et son ombre qui franchit le barrage de l’objectif. Cette silhouette qui incarne les souvenirs, qui place l’artiste au cœur de son travail, comme pour illustrer un besoin de comprendre, de se remémorer, de s’approprier ce qui l’entoure. D’origine égyptienne, Amina Kadous a étudié les Beaux-Arts et la sociologie à Boston, jusqu’en 2015, avant de s’installer à nouveau dans son pays natal. « Je savais qu’il me fallait revenir au Caire parce que je me sentais perdue. Pour me retrouver, je devais comprendre ma relation au lieu où sont plantées mes racines : qui suis-je, en tant qu’humaine, et quelle est ma connexion à cet endroit ? », se remémore l’artiste visuelle. Et, après cinq années passées à l’étranger, c’est à travers le médium photographique qu’elle commence à explorer le quotidien d’une existence en Égypte. « J’utilisais mon boîtier dans des espaces spécifiques, liés à mon environnement, à l’atmosphère. Il m’a servi d’œil, de guide pour m’immiscer dans des endroits que je connaissais, mais dont je n’avais jamais fait partie – avec qui je n’avais pas de relation », précise-t-elle.


Une sensation d’aliénation renforcée par les turbulences politiques auxquelles le pays est confronté. « Je savais que j’aurais dû être en Égypte durant ces grands changements. Ça a toujours été un dilemme, pour moi, de ne pas y assister », confie Amina Kadous. En 2011, celle-ci observe, depuis un autre continent, le Printemps arabe et la révolution qui en découle. Lorsqu’elle revient au Caire, plus rien n’est vraiment comme avant. Une métamorphose en résonnance avec un autre drame – familiale cette fois. « J’ai perdu à ce même moment mes deux grands-parents, qui étaient les piliers de notre famille. C’est le second événement qui a affecté le cours de ma vie », déclare-t-elle. Une vie bouleversée par le tumulte du monde, comme celui de son propre cœur. Comment, alors, retrouver ses repères dans un territoire qui ne nous reconnaît plus ? Et comment retrouver cette connexion vitale, intuitive, avec notre héritage et nos racines ? « L’appareil photo est devenu l’outil qui m’a fait redécouvrir les rues, les gens… J’étais en recherche du Caire, et, en parallèle, en recherche de moi-même », affirme l’autrice.

© Amina Kadous
© Amina Kadous
© Amina Kadous

Une trace qui perdure

Au cœur de l’œuvre d’Amina Kadous, les notions de mémoire personnelle, d’identité, et leur manière de s’entrelacer à celle de la société ont l’habitude de fusionner. Un va-et-vient entre les sphères personnelles et universelles qu’elle aborde dans ses travaux comme dans ses installations. Alors, lorsque les revendications politiques et les traumatismes intimes provoquent en elle un émoi certain, c’est naturellement que l’art s’impose comme une lueur d’espoir pour donner du sens au chaos. En 2018, un voyage dans une maison de famille abandonnée à El Mehalla El Kubra provoque une émotion puissante la guidant vers un passé perdu dont elle ignorait l’existence. Un premier pas vers la construction d’un travail brute, à fleur de peau, animé par l’exploration de soi, de ses peurs, de ses doutes, de ses deuils… mais aussi de sa place au sein d’une nation pleine de nuances et d’histoires.


C’est de cette exploration que naît Around my home, un projet né durant le confinement imposé en plein Covid. « En Égypte, il n’y a eu qu’un couvre-feu d’un mois, qui a eu lieu durant le Ramadan – le moment de l’année où les connexions humaines sont les plus présentes. Durant cette période, j’ai eu envie d’interroger ma relation à la maison de ma grand-mère, dans laquelle j’habitais. C’était quelque chose que j’avais toujours considéré comme naturel : vivre dans cette grande bâtisse, entourée de personnes et d’événements. Je ne me suis jamais sentie isolée avant cette quarantaine », se souvient-elle. Jouant avec les ombres et les lueurs, décorant ses images de textes, Amina Kadous débute ainsi un récit à double lecture, à la recherche des âmes. Celles d’un lieu, et celles qui se nichent dans ses habitant·es. Bercés par des tons doux, des flous délicats, ses clichés convoquent un passé presque palpable, derrière le voile du réel. Comme une manière de rappeler que les histoires qui animent un espace, les gens qui l’arpentent laissent une trace. Une trace qui perdure, indélébile, et « hante » notre quotidien. Dans le silence de l’enfermement, loin de la chaleur du contact humain, la photographe propose un récit intimiste convoquant son besoin d’échange, son envie d’appartenance. Comme un monologue désireux de se muer en dialogue, Around my home nous replonge dans cette période étrange où la pandémie nous coupait des autres tout en nous invitant à donner naissance à de nouvelles manières de se retrouver. Une mosaïque d’images qui, en s’assemblant les unes aux autres, créent une histoire aux voix multiples et à l’intrigue commune.

© Amina Kadous
© Amina Kadous
© Amina Kadous
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