
Sur l’île japonaise d’Aoshima, rendue célèbre par ses centaines de chats, il ne reste aujourd’hui que trois habitant·es et une poignée de félins vieillissants. Avec Cat Island Blues, l’artiste belge Katherine Longly raconte la disparition progressive de ce territoire oublié, entre surtourisme, dépopulation et extinction annoncée.
Elle pose devant sa maison, baignée de soleil, un chat roux dans les bras. C’est Naoko Kamimoto, l’une des trois dernières habitantes de l’île d’Aoshima, au sud du Japon. « Elle tient fermement le chat en lui disant : “Je veille sur toi.” Lui s’accroche à elle. Ils ont décidé simplement de s’accompagner et de vivre en harmonie jusqu’à ce qu’ils disparaissent », glisse Katherine Longly. Cette image résume les thèmes que l’artiste belge explore dans son projet Cat Island Blues : la fin de vie, la disparition d’un territoire et le surtourisme. Tout commence lorsque Katherine Longly découvre par hasard sur YouTube une vidéo virale du photographe animalier Mitsuaki Iwagō montrant 120 chats vivant en harmonie avec 15 habitant·es sur Aoshima. « Suite à cette vidéo, en 2013, l’île connaît un afflux de touristes sans précédent : 43 visiteurs par jour viennent caresser plein de petits chatons », explique l’artiste. Mais lorsqu’elle se rend sur l’île pour la première fois, en 2023, elle découvre une réalité bien différente. « Il y avait un grand contraste avec cette image mignonne et mystique véhiculée par les vidéos sur Internet. » Que s’était-il passé en dix ans sur Aoshima ?
« Avec l’afflux de touristes, les dégradations se sont multipliées. Le sur-nourrissage des chats par les visiteurs a aussi accéléré leur reproduction, au point qu’en 2018, la population féline avait presque doublé », explique l’artiste. Alors que le nombre de chats explose, la population humaine, elle, ne cesse de diminuer. Face à la situation, Mme Kamimoto, et d’autres habitant·es commencent à s’inquiéter. M. Takino crée alors une association de défense des chats d’Aoshima et lance une vaste campagne de stérilisation. En deux jours, presque tous les félins de l’île sont opérés.


Sous la surface
« Ça, c’est l’histoire récente d’Aoshima, celle que tout le monde connaît, confie Katherine Longly. Mais ça va bien plus loin que ça. » À partir du récit des chats, l’autrice mène une longue enquête et révèle l’histoire plus complexe d’une île dont disparaissent à la fois les résident·es et les animaux. En 2013, on parlait de 15 habitant·es. Aujourd’hui, on en compte plus que trois, alors même que l’île compte bien davantage de maisons. Katherine Longly consulte les archives, interroge la population. Peu à peu, elle reconstitue le puzzle. « Tout commence en 1636 quand un homme originaire de la région d’Ako part en tournée de prospection autour de l’île, alors appelée Umajima (“L’île aux chevaux”). De retour avec une pêche miraculeuse, il demande au seigneur l’autorisation de s’y installer. En 1639, il revient avec 16 familles et fonde la première communauté de pêcheurs d’Aoshima », précise-t-elle.
De bibliothèque en bibliothèque, l’artiste retrace l’arrivée des chats, alliés des pêcheurs contre les rats, l’âge d’or de l’île et ses près de 900 habitant·es en 1945, ses plantations, son auberge, ses vacancier·ères, avant le lent déclin. « Ils ont trop pêché, les poissons se sont raréfiés, les jeunes sont partis étudier en ville, et en 1970 l’école primaire ferme. Le ferry coûte cher. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un pêcheur, M. Kamimoto. »



Une galerie de portraits
Que va devenir Aoshima ? « Le destin de l’île ne tient qu’à un fil, avoue Katherine Longly. Il ne reste que trois habitants. Si Mme Kamimoto se casse la jambe demain, elle partira se faire soigner en ville. Son mari la suivra. On ne laisse pas une personne âgée seule sur une île. Tout peut basculer. » Le sort des chats est tout aussi fragile. Depuis leur stérilisation, ils ne peuvent plus se reproduire. « Je crois que Mme Kamimoto veut attendre que le dernier chat soit mort avant de partir », confie l’artiste. Pour préserver leur mémoire, Katherine Longly réalise le portrait des chats avec une technique particulière. « Contrairement aux paysages et aux portraits des trois derniers habitants, pris au Hasselblad, j’ai fait des photos numériques en couleur. Mais c’était horrible : on voyait leur maladie, leur souffrance. Ce n’était pas l’idée. Alors j’ai rephotographié les images avec une pellicule noir et blanc et utilisé une technique spéciale pour leur donner un aspect fantomatique, mais aussi beau et digne. On sent qu’ils se mélangent à l’île, qu’ils sont en train de disparaître avec elle. » Pour conclure son récit, l’artiste évoque une image d’un arc-en-ciel envoyée par M. Kamimoto. « En anglais, quand un chat meurt, on dit : “He crossed the rainbow bridge.” [Il a traversé l’arc-en-ciel] » Une manière douce et poétique d’évoquer l’extinction progressive des chats d’Aoshima.
Cat Island Blues dépasse la seule question animale. Le projet interroge la fin de vie, la disparition des territoires et le pouvoir de décider pour les autres, humains comme animaux. Il cherche aussi à préserver la mémoire de l’île et de sa population. Plus largement encore, il fait écho à la dépopulation qui touche le Japon, et bientôt d’autres régions du monde. « Plutôt que de vouloir préserver à tout prix, il faudrait peut-être accepter ces transformations et accompagner cette transition. Le Japon devient une sorte de laboratoire de la décroissance. Et ce qui se passe à Aoshima, ce petit confetti oublié au fond de la mer intérieure de Seto, peut nous aider à réfléchir aux bouleversements qui nous attendent », espère l’autrice.




