Cat Island Blues : Katherine Longly grave la mémoire d’Aoshima

17 mai 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Cat Island Blues : Katherine Longly grave la mémoire d'Aoshima
Cat Island Blue © Katherine Longly
Des chats qui font la sieste sur un banc sur l'île d'Aoshima, au Japon.
Cat Island Blues © Katherine Longly

Sur l’île japonaise d’Aoshima, rendue célèbre par ses centaines de chats, il ne reste aujourd’hui que trois habitant·es et une poignée de félins vieillissants. Avec Cat Island Blues, l’artiste belge Katherine Longly raconte la disparition progressive de ce territoire oublié, entre surtourisme, dépopulation et extinction annoncée.

Elle pose devant sa maison, baignée de soleil, un chat roux dans les bras. C’est Naoko Kamimoto, l’une des trois dernières habitantes de l’île d’Aoshima, au sud du Japon. « Elle tient fermement le chat en lui disant : “Je veille sur toi.” Lui s’accroche à elle. Ils ont décidé simplement de s’accompagner et de vivre en harmonie jusqu’à ce qu’ils disparaissent », glisse Katherine Longly. Cette image résume les thèmes que l’artiste belge explore dans son projet Cat Island Blues : la fin de vie, la disparition d’un territoire et le surtourisme. Tout commence lorsque Katherine Longly découvre par hasard sur YouTube une vidéo virale du photographe animalier Mitsuaki Iwagō montrant 120 chats vivant en harmonie avec 15 habitant·es sur Aoshima. « Suite à cette vidéo, en 2013, l’île connaît un afflux de touristes sans précédent : 43 visiteurs par jour viennent caresser plein de petits chatons », explique l’artiste. Mais lorsqu’elle se rend sur l’île pour la première fois, en 2023, elle découvre une réalité bien différente. « Il y avait un grand contraste avec cette image mignonne et mystique véhiculée par les vidéos sur Internet. » Que s’était-il passé en dix ans sur Aoshima ?

« Avec l’afflux de touristes, les dégradations se sont multipliées. Le sur-nourrissage des chats par les visiteurs a aussi accéléré leur reproduction, au point qu’en 2018, la population féline avait presque doublé », explique l’artiste. Alors que le nombre de chats explose, la population humaine, elle, ne cesse de diminuer. Face à la situation, Mme Kamimoto, et d’autres habitant·es commencent à s’inquiéter. M. Takino crée alors une association de défense des chats d’Aoshima et lance une vaste campagne de stérilisation. En deux jours, presque tous les félins de l’île sont opérés.

Carte de l'île d'Aoshima
Archive, Cat Island Blues © Katherine Longly
Un vieil homme japonais dans un petit port
Cat Island Blues © Katherine Longly

Sous la surface

« Ça, c’est l’histoire récente d’Aoshima, celle que tout le monde connaît, confie Katherine Longly. Mais ça va bien plus loin que ça. » À partir du récit des chats, l’autrice mène une longue enquête et révèle l’histoire plus complexe d’une île dont disparaissent à la fois les résident·es et les animaux. En 2013, on parlait de 15 habitant·es. Aujourd’hui, on en compte plus que trois, alors même que l’île compte bien davantage de maisons. Katherine Longly consulte les archives, interroge la population. Peu à peu, elle reconstitue le puzzle. « Tout commence en 1636 quand un homme originaire de la région d’Ako part en tournée de prospection autour de l’île, alors appelée Umajima (“L’île aux chevaux”). De retour avec une pêche miraculeuse, il demande au seigneur l’autorisation de s’y installer. En 1639, il revient avec 16 familles et fonde la première communauté de pêcheurs d’Aoshima », précise-t-elle.

De bibliothèque en bibliothèque, l’artiste retrace l’arrivée des chats, alliés des pêcheurs contre les rats, l’âge d’or de l’île et ses près de 900 habitant·es en 1945, ses plantations, son auberge, ses vacancier·ères, avant le lent déclin. « Ils ont trop pêché, les poissons se sont raréfiés, les jeunes sont partis étudier en ville, et en 1970 l’école primaire ferme. Le ferry coûte cher. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un pêcheur, M. Kamimoto. »

le bâteau de pêche de M. Kamimoto
Cat Island Blues © Katherine Longly
Archive d'Aoshima, des vacanciers dans l'eau
Archive, Aoshima dans les années 1980, Cat Island Blues © Katherine Longly
Une chat qui pose
Cat Island Blues © Katherine Longly

Une galerie de portraits

Que va devenir Aoshima ? « Le destin de l’île ne tient qu’à un fil, avoue Katherine Longly. Il ne reste que trois habitants. Si Mme Kamimoto se casse la jambe demain, elle partira se faire soigner en ville. Son mari la suivra. On ne laisse pas une personne âgée seule sur une île. Tout peut basculer. » Le sort des chats est tout aussi fragile. Depuis leur stérilisation, ils ne peuvent plus se reproduire. « Je crois que Mme Kamimoto veut attendre que le dernier chat soit mort avant de partir », confie l’artiste. Pour préserver leur mémoire, Katherine Longly réalise le portrait des chats avec une technique particulière. « Contrairement aux paysages et aux portraits des trois derniers habitants, pris au Hasselblad, j’ai fait des photos numériques en couleur. Mais c’était horrible : on voyait leur maladie, leur souffrance. Ce n’était pas l’idée. Alors j’ai rephotographié les images avec une pellicule noir et blanc et utilisé une technique spéciale pour leur donner un aspect fantomatique, mais aussi beau et digne. On sent qu’ils se mélangent à l’île, qu’ils sont en train de disparaître avec elle. » Pour conclure son récit, l’artiste évoque une image d’un arc-en-ciel envoyée par M. Kamimoto. « En anglais, quand un chat meurt, on dit : “He crossed the rainbow bridge.” [Il a traversé l’arc-en-ciel] » Une manière douce et poétique d’évoquer l’extinction progressive des chats d’Aoshima.

Cat Island Blues dépasse la seule question animale. Le projet interroge la fin de vie, la disparition des territoires et le pouvoir de décider pour les autres, humains comme animaux. Il cherche aussi à préserver la mémoire de l’île et de sa population. Plus largement encore, il fait écho à la dépopulation qui touche le Japon, et bientôt d’autres régions du monde. « Plutôt que de vouloir préserver à tout prix, il faudrait peut-être accepter ces transformations et accompagner cette transition. Le Japon devient une sorte de laboratoire de la décroissance. Et ce qui se passe à Aoshima, ce petit confetti oublié au fond de la mer intérieure de Seto, peut nous aider à réfléchir aux bouleversements qui nous attendent », espère l’autrice.

deux chats
Cat Island Blues © Katherine Longly
un chat allongé
Cat Island Blues © Katherine Longly
un chat qui marche
Cat Island Blues © Katherine Longly
l'île d'Aoshima
Cat Island Blues © Katherine Longly
Des maisons abandonnées
Cat Island Blues © Katherine Longly
À lire aussi
Just My Luck : à qui la chance ?
Screenshot montrant les boules 41 et 42 coincées – Just My Luck. © Cécile Hupin et Katherine Longly
Just My Luck : à qui la chance ?
L’Institut pour la photographie de Lille présente une troisième exposition hors les murs dans les espaces de convivialité du Théâtre du…
02 avril 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Déferlante de livres photo à Arles : ceux dans le viseur de la rédaction
To tell my real intentions, I want to eat only haze like a hermit © Katherine Longly
Déferlante de livres photo à Arles : ceux dans le viseur de la rédaction
Les Rencontres d’Arles, en plus d’être le rendez-vous d’expositions photographiques de l’année, c’est aussi un déploiement des livres…
25 juillet 2025   •  
Chats, mémoire et groupe d’amies retraitées : nos coups de cœur photo de février 2026
Blank Verse © Maria Siorba
Chats, mémoire et groupe d’amies retraitées : nos coups de cœur photo de février 2026
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont…
27 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Noubia © Mohamed Bourouissa
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Jusqu’au 7 novembre, la commune de Fontenay-sous-Bois accueille la première édition de FLASH, festival social et citoyen qui dresse un...
06 octobre 2026   •  
Alain Paviot, pionnier du marché de la photographie en France, est décédé
© Philippe Vermès
Alain Paviot, pionnier du marché de la photographie en France, est décédé
Alain Paviot nous a quittés ce mardi 29 septembre. Pionnier du marché de l’art, il a créé l’une des premières galeries de photographies...
29 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Photaumnales : pour une éducation aux images
© Marisol Mendez
Les Photaumnales : pour une éducation aux images
À l’occasion du Bicentenaire, l’heure est au constat. Intitulée « La Photographie, et après ? », l’édition 2026 des Photaumnales...
26 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
A non Fairy, Tale. © Lorenzo Levi
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
Cette semaine, Lorenzo Levi et Federico Pacini, tous deux originaires d’Italie, parcourent la ville, ses lieux parfois déserts et les...
21 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
© Antoine De Winter
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
Dans Blindfolded, Antoine De Winter s'intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
© Sarah Chaplin Espenon, 2026, courtesy Loose Joints
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
Dans son ouvrage Blinded by the Grace, publié chez Loose Joints, Sarah Chaplin Espenon s’intéresse aux femmes chasseuses de tornades. Une...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas