Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons

13 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Street Art, Djerbahood, Djerba, Tunisie, 2022.
© Farida Hamak / Regard Sud galerie

Réalisée en Tunisie au gré de résidences artistiques, Empreintes dévoile une déclinaison de fragments aux lignes épurées. À travers cette série, Farida Hamak sonde le quotidien pour mieux exhumer les traces qui façonnent aussi bien un environnement qu’une mémoire collective ou plus intime. 

« Je suis née en Algérie dans une famille originaire de la Kabylie. Mon père vient d’un village de la montagne, un village de conteurs et de poètes. Il s’installe à Paris avec ma famille en 1956. Cette transmission familiale d’une sensibilité artistique profonde a nourri très tôt mon rapport au monde et à l’art », commence Farida Hamak. Les prémices de sa vingtaine, tranche de vie au cours de laquelle elle fait l’acquisition de son premier boîtier, sont façonnées par les voyages et les rencontres. « Ma première photographie d’auteur, prise en Birmanie, montre une jeune femme devant l’entrée d’une maison en paille. Elle a marqué le début de ma trajectoire photographique », souligne-t-elle. À cela s’ajoute une autre inclination qui aura tôt fait de s’imposer comme un fil conducteur pour les décennies suivantes. « Depuis près de cinquante ans, mon travail photographique est traversé par la notion de trace : d’abord celles laissées par les guerres, que j’ai documentées en tant que reporter au Liban, en Syrie, en Irak ou en Palestine, puis celles plus intimes de l’exil, de la mémoire familiale et des mutations territoriales en Algérie. Mon regard s’est toujours attaché à ce qui reste : non pas la violence frontale, mais les empreintes qu’elle laisse, visibles ou silencieuses, sur les lieux et les êtres », résume-t-elle.

Sfax, ancienne ferme coloniale en ruines
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Terra bella, entre Guellala et Sedouikech Djerba, Tunisie, 2024.
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Autre et ailleurs, Mosquée Ibadite du 8ème siècle, Campagne Hafen Djerba, Tunisie, 2024
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Étrange, Synagogue La Griba, Djerba, Tunisie, 2023.
© Farida Hamak / Regard Sud galerie

Porosité entre mémoire et matière

Empreintes s’inscrit dans ce sillage. Commencée en 2022 pour s’achever en 2024, cette série résulte de plusieurs résidences artistiques de deux à trois semaines passées aux quatre coins de la Tunisie. « J’ai parcouru le territoire en mode road movie, en bus, en train ou en taxi, pour m’imprégner des lieux, explique Farida Hamak. Mais ma base, mon point d’ancrage est toujours resté Djerba, à laquelle je me suis profondément attachée. […] Connue pour ses plages, l’île est bien plus que cela : c’est un territoire chargé d’histoire, de mystère et d’architecture vernaculaire, les Houchs. On y croise les traces des Ibadites, la synagogue de la Ghriba, les échos des Lotophages d’Ulysse ou encore une lumière presque mythologique. » À l’image se découvrent des bâtisses aux lignes épurées. Des esquisses ornent parfois les façades. Portes et fenêtres sont ouvertes sur le monde. Quand des silhouettes féminines surgissent, la Méditerranée les caresse de ses flots. « Ici, les paysages, les ruines, les espaces abandonnés ou en transformation deviennent porteurs d’une mémoire : entre tradition et modernité, ils révèlent les tensions, les absences, mais aussi la beauté discrète d’un territoire en mutation », suggère l’artiste. 

Le lien qui unit les êtres et leur environnement se dessine ainsi dans une porosité entre mémoire et matière. « Je cherche à capter ces fragments de vie, ces gestes du quotidien qui disent beaucoup sans bruit. Aujourd’hui, les signes changent de statut : le voile, par exemple, autrefois destiné à dissimuler, est devenu ce que l’on voit immédiatement. Il attire l’attention plutôt qu’il ne la détourne. J’ai aussi observé des transformations profondes, comme ces vieilles femmes que l’on voit désormais aller à la mer, entrer dans l’eau, ce qui, autrefois, était impensable. Ces détails racontent des évolutions silencieuses, des espaces de liberté conquis par petites touches. Ce que je raconte ici, ce sont des formes de présence, des marges d’intimité, des traces de résistances et d’adaptations, dans des sociétés encore traversées par des normes patriarcales. Des femmes, visibles ou non, qui laissent elles aussi leur empreinte, dans les paysages comme dans l’histoire », conclut Farida Hamak.

Entre mer et montagne, Ancienne station balnéaire Hammam Lif, au pied du Djebel Boukornine, Tunisie, 2024
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Cimetière juif de Sfax, Tunisie, 2023
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Carthage, Tunis, 2023
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
House boat, Île de Kerkennah, Tunisie, 2022.
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Presqu’île Ras el Rmal, Djerba, Tunisie, 2022
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Composition, Île de Kerkennah, Tunisie, 2022.
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Empreinte, Port de Kratten, Île de Kerkennah, Tunisie, 2022
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
TGM, (Le premier chemin de fer tunisien datant de l’époque du protectorat, 1872), Tunisie, 2023
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Midoun Djerba, Tunisie, 2022
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
À lire aussi
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Dana Lixenberg, Kamaal “Q-Tip” Fareed, Ali Shaheed Muhammad and Malik “Phife” Taylor (A Tribe Called Quest), 1997 © Dana Lixenberg, courtesy of the artist and Grimm Amsterdam | London | New York
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Jusqu’au 24 mai 2026, Dana Lixenberg dévoile des fragments de vie américaine à la Maison européenne de la photographie. Intitulée…
11 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Orianne Ciantar Olive : lumières de résistance
© Orianne Ciantar Olive
Orianne Ciantar Olive : lumières de résistance
Dans After War Parallax, Orianne Ciantar Olive esquisse les contours de Sarajevo et de Beyrouth, deux villes distinctes dont la…
22 février 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
4 événements photographiques à découvrir en octobre 2026
© Cristóbal Ascencio
4 événements photographiques à découvrir en octobre 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en octobre...
02 octobre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
À l'IMA-Tourcoing, Serge Najjar nous montre son pays à lui, le Liban
© Red Swipe 2015 Serge Najjar
À l’IMA-Tourcoing, Serge Najjar nous montre son pays à lui, le Liban
À l’Institut du monde arabe-Tourcoing, la photographie s’entremêle avec l’architecture et l’abstraction. Jusqu'au 17 janvier 2027...
01 octobre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
La sélection Instagram #561 : frissons dans tout le corps 
La sélection Instagram #561 : frissons dans tout le corps 
Cette semaine les photographes capturent à travers leur objectif le sport sous toutes ses formes. Les frissons parcourent les corps, une...
21 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Fisheye #77, désormais en kiosque, s’immisce au cœur des festivals photo de l’été 2026
La petite Vera, Lac Baïkal, Sibérie, 1998. © Claudine Doury / Courtesy de l’artiste et de l’agence VU’
Fisheye #77, désormais en kiosque, s’immisce au cœur des festivals photo de l’été 2026
Que valent nos images ? C’est avec cette question en tête que nous avons composé Fisheye #77, que vous pouvez dès à présent retrouver en...
06 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Concours Fisheye x Arc'teryx : découvrez le nom des lauréats !
© Amandine Joset
Concours Fisheye x Arc’teryx : découvrez le nom des lauréats !
En ce début septembre, les membres du jury du concours Fisheye x Arc’teryx se sont réunis afin de désigner leurs trois lauréats. Les...
13 octobre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
© Antoine De Winter
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
Dans Blindfolded, Antoine De Winter s'intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger