« Je suis attiré par le décalage, quelque chose qui surgit, ce qu’il y a derrière. »
Dans son appartement new-yorkais, non loin de Central Park, Jerry Schatzberg apparaît sur l’écran de visioconférence, souriant. À 98 ans, le réalisateur et photographe a l’esprit vif, il est calme, intéressé. Dès la première question, le dialogue s’installe. Très vite, des noms émergent : Bob Dylan, Fidel Castro, Helmut Newton, Claudia Cardinale… Les visages défilent. Et à mesure qu’il déroule le fil de sa vie, à laquelle la galerie Paris Cinéma Club rend hommage jusqu’au 14 février 2026, se dessine un rapport bienveillant aux autres, aux bruits du monde, et une forme de simplicité qui relie tout. Rencontre.
Fisheye : D’où provient votre relation avec la photographie ?
Jerry Schatzberg : Au tout début, je travaillais pour une famille liée au commerce, et je n’aimais pas cet univers. Puis, un jour, j’ai décidé de faire autre chose, je suis tombé sur une annonce dans le New York Times pour un poste d’assistant-photographe. Le problème, c’est que je ne savais pas de quoi il s’agissait réellement. Quand je me suis présenté, on m’a demandé quel appareil j’utiliserais, et j’ai répondu que je n’en avais pas. Évidemment, ça a fait sourire. On m’a tout de même envoyé auprès de photographes. J’ai rencontré Lillian Bassman, une photographe extraordinaire. Elle m’a reçu, mais le salaire proposé était dérisoire : 25 dollars, je pensais que c’était pour la journée, mais c’était pour une semaine ! J’étais marié, j’avais déjà un enfant, un autre arrivait, je devais faire autre chose. Finalement, j’ai été envoyé chez William « Bill » Helburn, un photographe de mode brillant, très drôle, très vivant. Et là, j’ai appris sur le tas, je ne savais rien, j’étais perdu techniquement, mais je me suis dit que si je devais rester, je deviendrais le meilleur assistant possible. Je lui ai demandé un mois pour apprendre, et j’y suis resté trois ans.
Vos photographies donnent souvent accès à ce qui se passe dans les coulisses, aux instants de fragilité. Est-ce une intention consciente ?
C’est très naturel chez moi, mais c’est aussi un choix, parce que c’est ce qui m’intéresse vraiment. Je suis attiré par le décalage, quelque chose qui surgit, ce qu’il y a derrière. Quand je vois quelque chose d’un peu bizarre, j’ai envie de le garder. J’ai fait de la mode, j’ai travaillé autour de gens très connus, et pourtant, ce qui me touche, c’est souvent ce qui ne sert à rien commercialement, des images qui ne vendent rien, qui existent telles quelles. J’ai réalisé des images comme ça toute ma vie, car à mes yeux, elles disent beaucoup plus sur la réalité d’une scène.


« Pour faire ce métier, il faut aimer la présence humaine, savoir s’amuser avec ceux que l’on photographie. »
Vos portraits montrent une grande proximité avec vos sujets. Comment créez-vous cette confiance ?
Je suis charmant, donc je n’ai pas de problème. [Rires.] Plus sérieusement, j’aime les gens et pour faire ce métier, il faut aimer la présence humaine, savoir s’amuser avec ceux que l’on photographie. Ensuite, il faut être là au bon moment, et être prêt. Je me souviens d’une scène très simple : Yves Saint Laurent arrive sur un set où se trouve Françoise (qui était liée au Vogue français). Ils sont amis. Il s’embrasse rapidement. J’ai l’appareil en main, je déclenche, et c’est tout. Il n’y a pas de discours autour de ça. Si tu n’es pas à l’écoute, si tu n’es pas respectueux, si tu cherches à prendre quelque chose, ça ne marche pas. Et puis, avec beaucoup de gens que j’ai photographiés – acteurs, artistes, personnalités –, il y avait une forme de complicité parce que je les connaissais et qu’eux-mêmes connaissaient la caméra.


L’exposition à la galerie Paris Cinéma Club rassemble des images que vous avez vous-même sélectionnées. Pourquoi ce choix aujourd’hui ?
Je crois que j’ai essayé de garder ce qui, pour moi, contenait quelque chose d’unique, une situation à laquelle j’ai eu accès, un moment que personne d’autre n’aurait capté comme ça. Je pense à Cuba, par exemple. Une femme m’a appelé un jour, elle revenait de La Havane, elle s’était rapprochée de Fidel Castro, elle avait obtenu l’autorisation de le photographier. Je ne la connaissais pas. Elle avait vu mon travail et elle m’a demandé si j’étais partant, j’ai répondu : « Quand est-ce qu’on le fait ? » Quand je parle de Castro, je ne parle pas seulement d’un homme historique, mais aussi de mon excitation de photographe face à une situation impossible.


Si vous deviez choisir une image qui résumerait votre regard, laquelle serait-elle ? Et pourquoi celle-là ?
C’est extrêmement difficile, parce que ce que j’aime, ce sont souvent des images improbables. Il y en a une notamment, qui n’est pas dans l’exposition, c’est celle d’une femme avec un serpent, au parc. J’ai vu cette dame assise, d’environ 70 ans, avec un sac de shopping de chez Bloomingdale’s sur lequel était écrit « The Main Course », et je me suis dit que la scène était belle ainsi. Et soudain, elle a sorti un serpent énorme, domestiqué, et il y a eu une sorte de dialogue entre eux, une expression drôle, un moment absurde. Je ne lui ai pas parlé, je n’ai rien mis en scène, et j’ai juste laissé le moment exister. Il y aussi des images d’événements, comme les Beatles, on ne me laissait pas les approcher, alors j’ai inventé une manière de raconter autrement, en photographiant leur passage rapide devant ma caméra, puis surtout la foule, l’hystérie, la joie, les policiers… Je crois que mes images préférées parlent souvent de ça, l’histoire autour de l’image attendue.
La galerie Paris Cinéma Club rend hommage au parcours de Jerry Schatzberg à travers une rétrospective jusqu’au 14 février 2026.