
Dans Watching TV, Olivier Culmann montre différents regards, ceux hypnotisés, et l’histoire qui émerge à travers les téléviseurs.
Jusqu’au 24 juillet 2026, la Ville de Paris présente, au pont Saint-Ange, le travail du photographe Olivier Culmann. Ce sont une cinquantaine de photographies, exposées sur tout le long, qui montrent ceux avachis sur leur canapé, des enfants obnubilés ou des adultes absorbés par leur télé, des familles entières assises autour du canapé, sur le sol ou bien sur une simple chaise. Watching TV est une série réalisée entre 2004 et 2007 qui traverse le Maroc, l’Inde, les États-Unis, mais aussi le Mexique, le Nigeria, la Chine, le Royaume-Uni ou la France. L’objectif est de capter le regard, celui du spectateur, mais aussi celui du protagoniste lui-même. Un regard plein d’émotions, de sensations, d’absence ou bien d’inconscience. Cette exposition, c’est l’histoire des regards perdus qui traversent les écrans.
« Je me suis imaginé ces millions de gens qui, à chaque instant, sont dans la même position, cette position d’inertie, d’inaction et de spectateur du monde, et ça m’a interpellé, ça m’a donné très envie d’aller le voir d’une façon plus générale. »
Annabelle Garbiglia : Comment votre exposition se construit-elle ? Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Olivier Culmann : Elle se construit de façon mélangée avec tous les pays, ce sont, pour la grande majorité, des photos du Maroc, des États-Unis et de l’Inde, où j’ai vécu, et quelques pays où je suis allé plus brièvement. Ce que je voulais montrer, c’est le constat de se dire qu’à n’importe quelle minute dans le monde, des millions de gens sont devant leur télévision et souvent avachis devant elle. À l’époque, c’est en me voyant moi-même face à ma télé, spectateur du monde et non pas acteur de celui-ci, que j’ai eu envie d’aller voir ça d’une façon beaucoup plus large et beaucoup plus générale, et donc de voyager à travers le monde, d’habiter aussi à l’étranger, parce que j’ai habité en Inde, au Maroc et aux États-Unis pour ce projet, et donc pour interroger cette pratique que nous avons.

Pourquoi avez-vous choisi de ressortir cette exposition quinze ans plus tard ?
Alors c’est une exposition que j’ai pas mal exposée dans plusieurs pays, c’est peut-être celle qui a paradoxalement le plus intéressé le public. Les gens s’interrogeaient un peu sur l’intérêt du projet, parce qu’il ne se passe pas grand-chose, les gens sont devant leur télé, avachis. On me disait : « Mais tu es sûr que ça va être intéressant, ton projet ? », parce que là, franchement, c’est vraiment antiphotogénique. À l’arrivée, c’est celui qui a un effet miroir sur les spectateurs qui le regardent. Lors de vernissages, des gens sont venus me voir en me disant l’intérêt qu’ils avaient eu pour ce travail, parfois en me montrant une photo, en me disant : « Lui, c’est moi. » Ils se reconnaissaient dans un personnage qui, parfois, habitait un tout autre pays, ils se reconnaissaient dans les attitudes. Cette exposition, ça faisait quelques années que je ne l’avais pas exposée et, dans le cadre du projet que je suis en train de faire sur les administrations françaises, que je réalise notamment avec la Ville de Paris, l’une des personnes qui est en charge de ces expositions au Pont Saint-Ange m’a proposé de l’exposer.

Quelle a été l’inspiration de Watching TV ?
C’est parti d’un jour en me regardant moi-même avachi devant ma télé, en train de m’énerver sur quelque chose que je devais voir aux infos. Je me suis fait la remarque que je suis là, tout seul devant ma télé, et je suis spectateur du monde, et non pas acteur de celui-ci. Quoi que je dise devant ma télé, que je m’énerve ou pas, ça ne changera rien à ce qui est en train de se passer dans le monde. Et tout d’un coup, je me suis imaginé ces millions de gens qui, à chaque instant, sont dans la même position, cette position d’inertie, d’inaction et de spectateur du monde, et ça m’a interpellé, ça m’a donné très envie d’aller le voir d’une façon plus générale. Cette idée de contre-champ, je l’ai reprise pour ce travail sur la télévision. Elle est très simple, elle consiste à tourner le dos au sujet et de regarder comment les gens le perçoivent. Alors, pour le projet sur la télévision, je l’ai quand même couplée d’images des télévisions elles-mêmes, ce qui était aussi une façon de voir la place que les gens leur donnaient dans leur quotidien, chez eux.

En quoi votre exposition Watching TV est-elle toujours d’actualité, aujourd’hui, en 2026 ?
Elle est toujours d’actualité et moins d’actualité aussi, en tout cas d’une façon différente. Parce qu’à l’époque, il y avait encore beaucoup de réels rendez-vous télévisuels. Et donc il y avait des rendez-vous comme ça, qui concernaient toute une population et qui passaient en même temps. Aujourd’hui, c’est un peu différent parce que ça existe encore, notamment pour des gens plus âgés, mais toute la jeune génération, aujourd’hui, regarde ce qu’ils veulent à la carte. Ils vont regarder des films au moment où ils ont envie de le regarder. À part les rendez-vous type infos ou événements sportifs, les gens ne regardent pas tous en même temps la même chose.
Comment avez vous cherché à questionner le spectateur à travers le regard ?
Alors ce que j’aime bien, c’est de ne pas être démonstratif quand je fais un travail. Donc là, on voit des gens qui regardent leur télévision, mais après je laisse le spectateur totalement libre de sa façon d’appréhender ça. Et c’est assez drôle, quand j’expose ce travail publiquement, c’est là que j’ai des réactions très différentes, voire opposées. Et ça m’arrive fréquemment d’avoir quelqu’un qui va venir me voir en me disant : « Oh là là, mais votre travail, c’est triste, tous ces gens avachis devant leur télé, inerte… C’est terrible ! » Et deux minutes après, d’avoir quelqu’un qui vient me voir en me disant : « Oh là là, mais qu’est-ce que ça m’a fait rire, votre travail ! », parce qu’il se reconnaît dedans, parce qu’il se reconnaît lui-même en train de regarder. Et j’aime bien cette dichotomie qu’il peut y avoir, et encore une fois, de ne pas être démonstratif.

En quoi « regarder les autres » nous rend-il perplexe de notre propre position ?
Il y a un effet miroir qui fonctionne assez bien dans ce travail. Il y a aussi quelque chose qui m’a toujours fasciné en photographie, ce sont ces choses que les gens voient tous les jours, mais qui deviennent tellement quotidiennes, tellement banales qu’ils ne les voient plus. Parfois, le simple fait de photographier quelque chose qu’on connaît tous, de le faire exister en photographie et donc de le donner à voir à un public, va faire réagir les gens.

