Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée

19 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
© Nicola Lo Calzo
ferme sarde
Ferme Costiolu, Nuoro. © Nicola Lo Calzo
deux personnes habillées en veuves
Antonella Forcu et Stefania Nieddu, habillés en veuves dans le costule traditionnel de Sennori, membres du Groupe Janas di Sennori, Cour de l’Institut Salésien Don Bosco, Fête de Sant’Efisio, Cagliari. © Nicola Lo Calzo
faux bœufs
Les bœufs du char de Sant’Efisio, Cathédrale de Cagliari. Antonella Forcu et Stefania Nieddu, habillés en veuves dans le costule traditionnel de Sennori, membres du Groupe Janas di Sennori, Cour de l’Institut Salésien Don Bosco, Fête de Sant’Efisio, Cagliari. © Nicola Lo Calzo
pétales de fleurs
Parvis de la cattedrale de Cagliari, Festa di Sant’Efisio. Antonella Forcu et Stefania Nieddu, habillés en veuves dans le costule traditionnel de Sennori, membres du Groupe Janas di Sennori, Cour de l’Institut Salésien Don Bosco, Fête de Sant’Efisio, Cagliari. © Nicola Lo Calzo

Le photographe italien, connu pour ses projets au long cours au croisement de la photographie, de la recherche historique et de la pensée critique, a récemment enquêté sur le passé et le présent des révoltes populaires en Sardaigne. Son livre Brigantinas, paru chez l’éditeur indépendant italien L’Artiere, met en lumière comment les communautés sardes ont réussi à préserver et à transmettre, de siècle en siècle, leur mémoire et leur terre face à de multiples assauts politiques.

Quelle est la genèse de ce projet à la jonction de la documentation historique et de la création contemporaine ?

Nicola Lo Calzo : J’ai été appelé par deux commissaires sardes, Elisa Medde et Giangavino Pazzola, pour enquêter sur les révoltes populaires en Sardaigne. Ils suivaient mes projets et savaient que la question des récits minoritaires et de la mémoire subalterne est une problématique qui me tient à cœur et qui traverse tout mon travail. Et puis, je nourris aussi depuis l’enfance un intérêt pour tout ce qui touche aux brigands… Brigantinas fait se rencontrer ces deux passions !

En français, le nom commun « brigand » n’existe qu’au masculin – tout comme bandit. Comme s’il était inimaginable qu’une femme puisse être hors-la-loi… Que veut dire « brigantina » en italien ?

Le terme a plusieurs significations. Il désigne une plante sarde, réputée pour sa résilience. Il désigne aussi un type d’armure créé à l’époque de la Renaissance. Et en Sardaigne, brigantina est aussi le nom qu’on donne à une femme qui résiste, qui se révolte, qui s’oppose à un pouvoir. Évidemment, les trois définitions se font écho. L’histoire de la dissidence civique et politique en Sardaigne est fortement portée par les femmes. Un des aspects les plus importants du projet Brigantinas était de révéler ce rôle crucial, méconnu, effacé ou invisibilisé, qu’ont joué les femmes dans les luttes sardes, passées et contemporaines. Tout au long du livre, à travers les poèmes et les images d’archive, la figure mythique de la révolutionnaire sarde Pasqua Selis-Zau (1808 – 1882) revient comme un personnage fil rouge.

Le livre fait se rencontrer des images historiques et vos photographies. Pourquoi ce choix de mêler les unes aux autres ?

Les archives peuvent nous aider à construire autant qu’à déconstruire, en ce qu’elles nous permettent d’interroger les imaginaires d’autrefois, et nos imaginaires contemporains. Avec les collages, qui sont comme des interventions du présent dans le passé, je rends l’« Histoire » le plus opaque possible. Les illustrations de journaux que j’ai utilisées montrent, par exemple, des représentations très stéréotypées de « la femme sarde» et de « l’homme sarde ». Ces représentations du folklore, qui ont fixé dans notre imaginaire le cliché, ne sont pas si faciles à appréhender. D’un côté, elles ont aidé à revendiquer une identité et une indépendance pour les communautés locales, notamment lors des multiples épisodes historiques d’annexion de la Sardaigne. D’un autre, elles peuvent aussi facilement être utilisées aujourd’hui pour défendre des visions nationalistes… Dans le livre, j’ai voulu articuler une réflexion sur la nature de ces images, qui sont souvent le produit d’un pouvoir ou d’une idéologie en place. C’est à nous de savoir (bien) les regarder.

Le livre revient en filigrane sur l’histoire de la Sardaigne et l’importance du lien à l’île. Dans chacune des photographies, on ressent la chaleur de la terre et l’attachement que les communautés lui portent…

À l’origine du banditisme sarde, il y a, en premier lieu, l’expropriation de la terre. Jusqu’en 1828, la terre était en Sardaigne un bien commun. Avant même que l’Italie soit unifiée en 1870, la Sardaigne fait déjà l’objet de revendications politiques, comme nulle part ailleurs en Italie. À la fin du XIXe siècle, la terre est finalement délimitée en parcelles attribuées à des propriétaires privés. Le système communautaire de la terre est démantelé, ce qui crée une misère extrême pour les populations locales. En Sardaigne, la terre est le terrain, au sens propre comme au sens figuré du terme, de la résistance. Aujourd’hui, la crise écologique, qui touche de plein fouet la Sardaigne, poursuit la révolte sociopolitique, portée par la jeunesse sarde. Le livre montre ce lien indivisible qui existe en Sardaigne entre révolte et terre, indépendance et réappropriation du terrain. Mais sans jamais ni idéaliser ni caricaturer l’histoire : ce qui m’intéresse, c’est de montrer que de la résistance à la dissidence, la frontière est mince.

femme sarde
Sara, collectif transféministe Bruxas Ogliastrinas, Arbatax. © Nicola Lo Calzo
jeune homme sarde
Gianluca, groupe folklorique Santu Predu, parc Colle Sant’Onofrio, Nuoro.
© Nicola Lo Calzo
livre Nicola Lo Calzo
© Nicola Lo Calzo
femme sarde
© Nicola Lo Calzo
marbre
© Nicola Lo Calzo
livre Nicola Lo Calzo
© Nicola Lo Calzo
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