Gaze : l’intime est politique

26 février 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Gaze : l’intime est politique

En novembre 2020, Gaze, revue biannuelle célébrant les femmes artistes, a publié son premier volume. Un opus croisant les médiums et les générations pour construire un panorama du regard féminin. Retour sur cette publication remarquable, avant la sortie prochaine de son 2e tome.

« La revue que vous tenez dans les mains n’est pas un bulletin du débat féministe : c’est une plongée intime dans des récits de femmes et de personnes non binaires, dans leur version de l’histoire, dans leur regard. Pas besoin d’un master en études de genre ou d’un diplôme de féministe homologué pour lire ces pages, seulement la curiosité de regarder à travers les yeux d’un autre »,

annonce la journaliste et autrice Clarence Edgard-Rosa dans l’édito de Gaze, une nouvelle revue célébrant les artistes femmes et leur vision du monde. Spécialiste des questions féminines, la créatrice de ce nouvel objet a évolué durant plusieurs années entre la presse féminine et plus indépendante. « Quelque part, à mi-chemin entre les deux se trouvait pour moi un espace libre pour une alternative. Un titre détaché de l’actualité, qui offre une approche sensible, intime et artistique, plutôt qu’un débat idéologique », explique-t-elle.

Entourée de trois femmes – Laura Lafon, directrice artistique en charge de la photo, Juliette Gabolde, directrice artistique design, et Stella Ammar, en charge d’un studio de conseil et création – Clarence Edgard-Rosa publie, en novembre 2020 un premier opus de 160 pages, entièrement bilingue. Au cœur du volume ? La photographie et la littérature, « deux terrains à travers lesquels il me semble urgent et important que les femmes reprennent les rênes de la narration », précise la journaliste. Des médiums qui se croisent, se complètent et dialoguent pour offrir au lecteur un panorama décomplexé du female gaze. Une œuvre mettant côte à côte des « grands noms » de ces disciplines – on y trouve notamment un portfolio de la photographe américaine Carrie Mae Weems, ainsi qu’un texte inédit signé Isabelle Adjani – et des auteurs émergents comme anonymes. Nourri par ces va-et-vient intergénérationnels, Gaze propose une lecture contemporaine et réjouissante des causes féministes.

© Elena Helfretch© Ulla Deventer

© à g. Elena Helfretch, à d. Ulla Deventer

Des récits alternatifs

Dialogue entre une grand-mère et sa petite fille, lettre d’amour à son « moi » du passé, étude introspective de la non binarité… Au cœur du premier numéro de Gaze, les femmes se dévoilent et laissent parler leur vulnérabilité. Dans un texte profondément intime, l’écrivaine franco-rwandaise Scholastique Mukasonga décrit son combat quotidien contre le syndrome de l’imposteur. Les chorégraphes et performeuses Germaine Acogny et Lissia Benoufella affrontent leurs regards et partagent leur vision politique de la danse, intrinsèquement liée à la nécessaire libération des corps. Ylva Falk, styliste, et Hélène Tchen, photographe revisitent les archétypes de la puissance féminine à travers vêtements et accessoires dans une série délicieusement vintage. Ulla Deventer – qui signe la couverture de la revue – explore, dans Inner lives, le milieu des travailleuses du sexe. Un projet documentaire d’une profonde tendresse « en rupture avec les représentations habituelles du sujet », ajoute Clarence Edgard-Rosa.

Là est la force de Gaze. Si le volume aborde des sujets d’actualité brûlants, l’empathie domine toujours le récit. À tour de rôle, écrivaines, artistes et photographes donnent à voir leur propre vision, leur propre univers, influencé par leur genre. « Nous mettons en avant des récits situés, des perspectives subjectives sur le monde pour mettre en avant des regards de femmes qui sont, encore aujourd’hui, des récits alternatifs. Nous pensons que l’intime est politique et qu’écrire à la première personne est un acte de résistance. C’est aussi une façon pour chacun·e de se mettre « à la place de », pour peut-être mieux comprendre les vécus et expériences des femmes », précise la journaliste. Vibrant, cet opus se lit comme une immersion dans un espace privilégié. Un endroit dépourvu de jugement, d’où jaillissent des voix, des histoires, des personnalités distinctes. Une belle manière de placer les créatrices au cœur d’un débat qui les passionne. « La plupart, si ce n’est la totalité des médias, notamment féministes, sont détenus par des hommes. Il me semble aujourd’hui nécessaire qu’une forme d’équilibre soit rétablie en la matière », conclut l’autrice.

 

Le premier numéro de Gaze, ainsi que des affiches en édition limitée sont à retrouver sur le site de la revue. 

Inna Modja © Cristiana Morais© Lucile Boiron

© à g. Inna Modja par Cristiana Morais, à d. Lucile Boiron

© Aline ZalkoYlva Falk © Helene Tchen

© à g. Aline Zalko, à d. Ylva Falk par Helene Tchen

GazeGaze

Image d’ouverture : © Ulla Deventer

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