Genealog IA : les filiations imaginaires de Luca De Jesus Marques

19 octobre 2023   •  
Écrit par Eric Karsenty
Genealog IA : les filiations imaginaires de Luca De Jesus Marques
© Lucas De Jesus Marques

Portugais par sa mère et Italien par son père, Luca De Jesus Marques s’interroge depuis longtemps sur ses origines et les visages de ses aïeux. « Je me suis beaucoup interrogé sur ce qui définit notre identité, sur le poids de la génétique et du vécu de nos ancêtres sur notre inconscient et la façon dont cela peut avoir un impact sur qui nous sommes en tant qu’individus, explique le jeune photographe. Le problème, dans mon cas, c’est que plus je me posais ce genre de question, plus le vide qu’il y avait dans la connaissance de ma généalogie prenait de l’importance. » Quand, en 2020, sa psychologue lui demande de « poser son arbre généalogique », l’idée fait son chemin. Deux ans plus tard, alors que Luca De Jesus Marques entre dans sa dernière année de formation à l’école Gobelins Paris, il se lance dans la recherche des visages des ancêtres qu’il n’a pas connus pour son mémoire. « À ce stade du projet, j’envisage de faire des autoportraits que je pourrai retoucher avec les visages des autres membres de ma famille, ajoute l’auteur. Je ne souhaite pas les incarner, car je sais que le rendu risque de manquer de subtilité. Je sais aussi que je veux utiliser des procédés photographiques anciens, car c’est quelque chose qui me fascine depuis mon entrée à l’école. »
C’est aussi à cette période qu’il entend parler d’intelligence artificielle (IA) et qu’il entreprend, à l’aide du programme Midjourney, de faire le portrait de son père en se basant sur un autoportrait. « Dès les premiers essais, je suis bluffé, déclare-t-il. À partir d’une seule photo de moi, j’obtiens des dizaines de variations. Certaines sont étonnantes. C’est pendant ces premiers essais que je trouve le portrait que je choisirai pour incarner mon père jeune.» Une image qu’il « dégrade » ensuite à l’aide des procédés photographiques qui avaient cours lorsque son père était jeune. Ferrotype, aristotype, gélatino-bromure d’argent… Il est aidé dans ses recherches par Paul Allain, le professeur de procédés anciens de Gobelins, mais aussi par Aude Boissaye, du studio CuiCui, spécialiste du collodion.

Outre le travail technique sur les images, Luca De Jesus Marques mène l’enquête sur son histoire familiale et interroge sa grand-mère maternelle en compagnie de sa mère, car lui-même ne comprend pas le portugais. À sa grande surprise, il se rend compte que sa mère « ne [sait] pas beaucoup plus de choses que [lui] sur sa famille ». Du côté de son père, la communication est plus difficile, et il se tourne vers ses tantes italiennes qui lui permettent de recueillir certaines caractéristiques physiques de son grand-père paternel : yeux bleus, calvitie… Une fois composée l’image de son père jeune, il l’envoie à celles et ceux qui l’ont connu sans leur livrer son processus de fabrication. Sa demi-sœur Adriana affirme le reconnaître, sa mère « trouve que ce portrait est le plus réussi, car il se rapproche vraiment beaucoup de l’original ». « C’est celui qui me trouble le plus également, confie le photographe. Il n’y a qu’une infime probabilité pour que mes ancêtres aient effectivement le même visage que les représentations que j’ai choisies pour les incarner », admet avec lucidité le jeune diplômé, qui considère l’IA comme « un outil formidable qui permet de représenter, dans plein de styles différents, l’imaginaire de l’artiste ». Et après avoir recherché les visages des hommes de sa famille – étant lui- même un homme, il était plus facile de s’identifier à eux –, il envisage bientôt de représenter les femmes en se basant sur les visages de sa mère et de ses sœurs. Tout en pensant qu’il n’aura pas forcément recours à l’IA pour ses autres projets. « Partir à la recherche de ma filiation et essayer de la combler m’a soulagé. Je me sens plus moi-même maintenant que je sais un peu mieux qui sont celles et ceux qui m’ont précédé, analyse Luca De Jesus Marques. Réaliser ce travail me permet aussi de me dire que si un jour j’ai un enfant, il ne connaîtra pas ce sentiment de manque et d’incomplétude qui a pu me traverser. Je ferai en sorte qu’il sache d’où il vient et qui sont ses ancêtres, car je pense que c’est essentiel pour se construire. Le dernier shooting que j’ai réalisé aux Gobelins est d’ailleurs une photo de ma famille.

© Lucas De Jesus Marques
© Lucas De Jesus Marques
À lire aussi
Intelligence artificielle : ces séries qui sèment le trouble
© Noah Pharrell
Intelligence artificielle : ces séries qui sèment le trouble
Perçue comme un simple outil destiné à aider et pousser la créativité des photographes ou comme un véritable danger pour la profession…
29 septembre 2023   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Trouble, Fisheye #61 interroge l’intelligence artificielle
© Lu Hong
Trouble, Fisheye #61 interroge l’intelligence artificielle
Au cœur des débats actuels, l’intelligence artificielle attire autant qu’elle rebute. Loin de défendre ou de blâmer son utilisation, le…
06 septembre 2023   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Explorez
NOÛS × BnF-P : entre création numérique et transmission du savoir
Simulation de Cepheide Mark III Vanité © Graphset
NOÛS × BnF-P : entre création numérique et transmission du savoir
C’est la grande nouvelle de ce début d’année : en partenariat avec BnF-P, Fisheye dévoile NOÛS, un festival pensé pour interroger la...
02 avril 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
La sélection Instagram #551 : le grain de folie du 1er avril
© vito.photos / Instagram
La sélection Instagram #551 : le grain de folie du 1er avril
Cette semaine, les photographes de notre sélection Instagram se saisissent de l’univers de la farce propre au 1er avril. En ce jour où...
31 mars 2026   •  
Art Paris 2026, rendez-vous au cœur du monde
Photo in situ de Art Paris et des galeries
Art Paris 2026, rendez-vous au cœur du monde
Grand événement du printemps autour de l’art contemporain, Art Paris se tiendra sous les verrières du Grand Palais du 9 au 12 avril 2026....
31 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Savoir-faire, abstraction et onirisme : nos coups de cœur photo de mars 2026
© Eneraaw
Savoir-faire, abstraction et onirisme : nos coups de cœur photo de mars 2026
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
28 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
NOÛS × BnF-P : entre création numérique et transmission du savoir
Simulation de Cepheide Mark III Vanité © Graphset
NOÛS × BnF-P : entre création numérique et transmission du savoir
C’est la grande nouvelle de ce début d’année : en partenariat avec BnF-P, Fisheye dévoile NOÛS, un festival pensé pour interroger la...
02 avril 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Contenu sensible
Mahaut Harley : des enveloppes charnelles
© Mahaut Harley
Mahaut Harley : des enveloppes charnelles
Dans les collages et créations scannées de Mahaut Harley, l'érotisme féminin est retravaillé, collé et réinterprété pour évoquer une...
01 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
15 expositions photographiques à découvrir en avril 2026
© Alžběta Drcmánková
15 expositions photographiques à découvrir en avril 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en avril 2026....
01 avril 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
La sélection Instagram #551 : le grain de folie du 1er avril
© vito.photos / Instagram
La sélection Instagram #551 : le grain de folie du 1er avril
Cette semaine, les photographes de notre sélection Instagram se saisissent de l’univers de la farce propre au 1er avril. En ce jour où...
31 mars 2026   •