Histoire des femmes, un siècle d’images (2/2)

17 février 2023   •  
Écrit par Anaïs Viand
Histoire des femmes, un siècle d’images (2/2)

Dans un ouvrage historique conséquent, Agnès Grossman rassemble et légende plus de 300 images de l’agence Roger-Viollet. Plus qu’un déroulé chronologique, Une histoire photographique des femmes au 20esiècle offre un précieux ensemble d’archives relatives aux droits des femmes. Une chronique nécessaire dont on vous livre la deuxième partie aujourd’hui.

La Seconde Guerre mondiale fait émerger deux conceptions du monde et de la femme : l’appel au foyer de Pétain ou la résistance de Gaulienne ? Durant l’occupation, les femmes prennent des risques. Certaines sont agentes de liaison ou de renseignement, tandis que d’autres hébergent des clandestins, fabriquent des explosifs ou même combattent. Le 21 avril 1944, le général de Gaulle octroie par ordonnance, dans le cadre du gouvernement provisoire d’Alger, le droit de vote aux femmes françaises – il aura fallu près d’un demi-siècle pour l’accomplir. La libération n’est pas qu’une simple période de joie. L’épuration et la punition visent celles et ceux qui auraient collaboré. « On estime que 20000 à 40000 femmes ont vécu cette “cérémonie” de la tonte », apprend-on.

Dans les années 1950, l’émancipation se fait rattraper par le conservatisme. La philosophe Simone de Beauvoir raille « l’éternel féminin fait de passivité, de soumission et d’effacement (…) La bonne ménagère, c’est un mythe qui entretient une main-d’oeuvre gratuite. La maternité est un piège et l’instinct maternel, une foutaise ». Mais la sortie du Deuxième Sexe n’ébranle pas les convictions ni les foules. Le mariage reste une évidence et la maternité, la grande affaire des femmes. Et puis, à la fin de la guerre, et des Trente Glorieuses, elle est au cœur du réacteur de la société de consommation. Et si c’étaient les outils de sa servitude qui pouvait la libérer ? Le temps des cocottes-minute, des aspirateurs et des poêles qui n’attachent pas est arrivé – l’invention des arts ménagers. Une iconographie de l’idéal envahit les médias et publicités. Créé en 1945, l’hebdomadaire féminin Elle devient le magazine de référence pour la gent féminine. « On y lit ces articles sur ce que vivent les femmes au quotidien ». Fin des années 1950, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan et Brigitte Bardot , entre autres, bousculent les esprits. N’est-il pas temps de s’interroger quant à la condition féminine ? Dix ans plus tard, le Mouvement français pour le planning familial est créé.

© Jack Nisberg / Agence Roger-Viollet

© Jack Nisberg / Agence Roger-Viollet

Tout semble possible

Le phénomène marquant des années 1960 ? L’apparition de l’adolescence. Les jeunes filles ouvrent les fenêtres et écoutent celles et ceux de leur génération. En 1962, éclate la révolution de ma mini-jupe, inventée par l’anglais May Quant. « Tout semble possible. Tout est joyeux, tout est ludique.» Les femmes peuvent ouvrir un compte bancaire, et le shopping est devenu un loisir. L’invention du prêt-à-porter enclenche un processus de libéralisation des corps. En parallèle, on assiste à la naissance du mouvement hippie, à l’arrivée de la pilule, et aux manifestations de 68 : « il est interdit d’interdire. » 1970, le moment clef de l’histoire. Les années qui vont tout changer. Le mouvement de la libération de la femme est né. L’union fait la force.

« Une femme libérée, c’est une femme qui a le droit d’avoir une vie personnelle, qui a le droit d’avoir un travail, qui a le droit à une économique indépendante, qui a le droit à une vie publique, qui a le droit d’être un être à part entière aussi bien qu’un homme », clame une mère de famille, interrogée dans la rue. Le 5 avril 1971, le « Manifeste des 343 » (texte réclamant l’avortement, NDLR) change la donne. Et le procès de Bobigny – raconté avec brio dans le chapitre 7 de l’ouvrage – prépare le terrain à l’interruption volontaire de grossesse. Lorsque Valérie Giscard d’Estaing est élu président le 19 mai 1974, il annonce des mesures phares telles que la mixité à l’école et nomme Simone Veil au ministère de la Santé. La loi sur l’IVG est adoptée. Benoîte Groult, Françoise Dolto ou encore Agnès Varda montrent les évidences. La lutte contre le viol fait l’objet d’un nouveau combat.

Le pouvoir se conjugue mal au féminin

Deux célébrités marquent les années 1980-90 auxquelles est consacré le dernier chapitre d’Une histoire photographique des femmes au 20esiècle : Élisabeth Badinter et Sophie Marceau. Les débats se jouent derrière l’écran comme dans les foyers. Une série de lois rééquilibre le rapport hommes/femmes dans le monde du travail. Celui des médias s’ouvre aux rédactrices et journalistes femmes. Le 22 janvier 1981 Marguerite Yourcenar entre à l’Académie française – elle est la première à rejoindre « l’Olympe littéraire » masculin. Polémiques autour du port du foulard religieux, manifestations dénonçant le manque de moyen dans les hôpitaux… Les années passant, les femmes demeurent au cœur de l’action. Hélas, « le pouvoir se conjugue toujours mal au féminin et les femmes restent sous-représentées dans le monde politique » – elles représentent 6% des députés à l’Assemblée nationale. Le plafond de verre semble infrangible. Quelques avancées sont cela dit notables : le manifeste des 577 plaidant la parité au sein des assemblées politiques, l’arrivée des jupettes au sein du gouvernement Juppé ou encore l’envoi de la première spationaute Claudie Haignéré dans l’espace en août 1996. Mouvement #MeToo, régressions sur le sujet de l’avortement… S’il reste encore bien du chemin à parcourir en 2023, force est de constater que les femmes peuvent désormais « viser les étoiles ». Les images de l’agence Roger-Viollet racontent les obstacles et les avancées d’êtres que l’on continue de catégoriser. Car finalement, que signifie être une femme ? Que signifie être un homme ? L’ouvrage offre une naïve, mais juste ouverture : « Et comment bien vivre ensemble ? »

 

Une histoire photographique des femmes au 20esiècle, Gründ, 37,95 €, 256 p.

© Janine Niepce / Roger-Viollet

© Janine Niepce / Agence Roger-Viollet

© Ray Halin / Roger-Viollet

© Ray Halin / Roger-Viollet

© Ullstein Bild & Roger-Viollet / Roger-Viollet

© à g. Ullstein Bild & à d. Roger-Viollet / Roger-Viollet

© Agence Roger-Viollet

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