Jeanette Spicer : femme en trois corps

06 décembre 2024   •  
Écrit par Hugo Mangin
Jeanette Spicer : femme en trois corps
© Jeanette Spicer
clair obscur sur deux corps de femmes
© Jeanette Spicer

Dans sa série au long cours To the Ends of the Earth, Jeanette Spicer a réalisé un projet ambitieux : capturer trois corps sur douze ans : le sien, celui de sa mère, puis, à partir de 2019, celui de sa compagne. Elle y interroge la manière dont sont (sous)représentées ces trois identités possibles – parente, femme, lesbienne – et les dynamiques qui les lient.

Dans un clair-obscur, deux femmes semblent s’embrasser. L’une est jeune, le corps couvert de gouttelettes cristallines, l’autre plus âgée. Elles sont nues, leurs visages invisibles, mais tournés l’un vers l’autre. Il s’agit de la mère de la photographe et de sa compagne. Sur le cliché suivant, la première tend du bout des doigts l’extrémité d’un fruit à la seconde, allongée, bouche ouverte et avide. Ailleurs, celle qui nourrissait se tient debout, ses jambes enserrées par les mains de l’autrice et de son amante, comme un signe d’appartenance. Le regard vacille, questionne : « La gêne, l’inconfort et l’étrangeté sont la pierre angulaire de ce travail. Pourquoi certains actes me mettent-ils mal à l’aise ou me paraissent-ils étranges ? Pourquoi le fait de toucher ma mère ou d’être dans une certaine proximité crée-t-il un malaise ? » s’interroge l’artiste.

Photographe pour le New York Times, Jeannette Spicer met ici au cœur de son projet la représentation du lesbianisme et de la maternité. Moins autoportrait qu’exploration d’une expérience – celle d’être une fille ou une belle-fille lesbienne – la série confronte sans cesse le·a regardeur·se a l’ambigüité de son propre regard : est-ce iel qui projette ici du désir ? Imagine un couple à trois incestueux ? « La plupart d’entre nous voient le monde d’un point de vue hétéronormatif, et si cette œuvre présentait mon père plutôt que ma mère, les gens auraient une réaction beaucoup plus intense, même si avec elle, c’est tout aussi gênant et inconfortable pour moi parce qu’elle est le genre vers lequel je suis attirée », précise-t-elle. À la fois déconstruction du regard et matrice d’un nouveau, l’artiste se joue ainsi des intimités dérangeantes pour mieux désinvestir ces corps des injonctions qui leur sont imposées.  « Je veux que les spectateurices réfléchissent à la manière dont on leur a enseigné et socialisé la vision des femmes, de notre sexualité, de notre temps, de la maternité, et qu’iels nous considèrent comme des êtres humains. Je montre des femmes qui font l’expérience du plaisir, du désir, de l’amusement et des aspects banals de la vie quotidienne, souvent ensemble, comblées par leur propre compagnie », conclut Jeanette Spicer.

femme cachée par une autre femme accoudée
© Jeanette Spicer
femme nourrissant un autre femme
© Jeanette Spicer

femme tenant son visage dans ses mains
© Jeanette Spicer
deux femmes tenant une troisième par les jambes
© Jeanette Spicer
femme appuyant ses mains sur le ventre d'une autre femme, plus âgée.
© Jeanette Spicer

profil de deux corps de femmes nus dans une lumière rouge
© Jeanette Spicer

bougie cachant un corps de femme et un téton
© Jeanette Spicer

visage de femme au premier plan et femme torse nu en arrière plan
© Jeanette Spicer
visage de femme posé sur un ventre de femme devant un sapin de noël
© Jeanette Spicer

visage d'une mère et de sa fille
© Jeanette Spicer

deux femmes mangeant des bananes
© Jeanette Spicer
À lire aussi
«Eye to Eye : Portraits of Lesbians» de JEB, la photographie inclusive
«Eye to Eye : Portraits of Lesbians» de JEB, la photographie inclusive
42 ans après sa sortie initiale, la monographie Eye to Eye : Portraits of Lesbians de la photographe JEB revient sous un jour nouveau…
11 mars 2021   •  
Écrit par Julien Hory
Manbo Key : sextapes et histoires de famille
© Manbo Key. Father’s Videotapes.
Manbo Key : sextapes et histoires de famille
À l’aune de la légalisation du mariage pour tous à Taïwan en 2019, Manbo Key dévoile dix années de conversation visuelle intime…
28 août 2024   •  
Écrit par Marie Baranger
Rolling Paper : Les amours lesbiennes vues par Bérangère Fromont
Rolling Paper : Les amours lesbiennes vues par Bérangère Fromont
Publié par les Éditions À la maison, L’amour seul brisera nos cœurs, livre de Bérangère Fromont est dédié à une communauté…
20 septembre 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
© Nathyfa Michel
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
Développé à Regina, village de Guyane, Dans ma chair, un pays est le fruit d’une exploration de l’artiste visuelle Nathyfa Michel. Une...
07 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
© Gregory Dargent
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
Publié aux éditions Le Mulet, Soleil d’Hiver se lit comme un récit intime croisant la perte, l’exil et les liens que l’on noue. Une œuvre...
01 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
© Caroline Ruffault
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
Disponible à compter de ce vendredi 11 septembre, Fisheye #78 s’articule autour du paysage. Portfolios et dossier s’intéressent aux...
11 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
© AFP (Agence France-Presse), Michel Morgan, Paris, France, 9 octobre 1946, 1946, Fisheye Gallery
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
La 29e édition de Paris Photo se tiendra au Grand Palais du 12 au 15 novembre 2026. À cette occasion, les œuvres de 1260 artistes...
10 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Premières fois / premières photos : l'histoire de la photographie à travers les nouveautés
Extrait de Holding the Camera (2015–2019) © Alberto Vieceli
Premières fois / premières photos : l’histoire de la photographie à travers les nouveautés
Au Pavillon Populaire, à Montpellier, Premières fois / premières photos retrace l'histoire du 8e art au travers des nouveautés, qu'elles...
10 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Lueurs Fauves : l’écosystème sensible d’Eve Campestrini
© Eve Campestrini
Lueurs Fauves : l’écosystème sensible d’Eve Campestrini
C’est au cœur de la vallée occupée par le Groupe Agricole d’Exploitation Collective (GAEC) de Montlahuc qu’Eve Campestrini compose Lueurs...
08 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas