Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent

À l'instant   •  
Écrit par Costanza Spina
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Paysage désertique en noit et blanc
© Jo Ratcliffe
Habitation en Afrique du Sud
© Jo Ratcliffe

Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte du monde et de ses transformations. D’un côté, Jo Ractliffe – En ces lieux explore la mémoire des paysages marqués par l’histoire sud-africaine, tandis que Martin Parr – Global Warning propose, sur plus de cinquante ans de production, un regard ironique et critique sur nos modes de vie contemporains. Ensemble, ces parcours offrent une plongée contrastée entre mémoire historique et déséquilibres globaux, interrogeant notre rapport aux lieux, aux images et à la planète.

Les expositions de Jo Ractliffe et Martin Parr, présentées simultanément, invitent à réfléchir sur la manière dont la photographie peut à la fois documenter et interroger le monde qui nous entoure. Chez Jo Ractliffe, née au Cap en 1961, le paysage n’est jamais neutre : il porte les traces visibles et invisibles du colonialisme, de l’apartheid et des conflits armés en Afrique australe. Ses séries, de Crossroads à The Garden, proposent une exploration du temps et de la mémoire, où chaque lieu photographié devient le témoin silencieux des violences passées et de la résilience des communautés. Loin de se limiter à un documentaire factuel, ses images suggèrent, par la lumière, la composition et le cadrage, l’histoire enfouie dans la terre, dans les jardins ou sur les rivages industrialisés de la côte ouest sud-africaine.

À l’inverse, Martin Parr, photographe britannique actif à partir des années 1970, s’intéresse à la société contemporaine et à ses excès avec une ironie mordante. Ses images, des plages d’Angleterre aux marchés exotiques du globe, dressent le portrait d’une humanité consumériste, dépendante des technologies et de ses loisirs. Les thèmes qu’il explore – tourisme de masse, consommation effrénée, rapports à l’animalité, addictions numériques – mettent en lumière les déséquilibres environnementaux et sociaux de l’anthropocène. Là où Jo Ractliffe questionne la mémoire des lieux et l’impact historique sur le territoire, Martin Parr scrute les comportements humains et leurs effets sur le monde contemporain.

Le dialogue entre ces deux expositions tient à cette complémentarité : la photographie comme outil de témoignage, qu’il s’agisse des cicatrices du passé ou des excès du présent. Les deux artistes invitent le spectateur à dépasser l’évidence du visible. Chez Jo Ractliffe, la violence passée se lit dans le vide des paysages ou dans l’organisation de jardins communautaires, tandis que chez Parr, la critique s’exprime à travers l’humour et le grotesque de scènes banales, révélant les absurdités de nos sociétés. Ensemble, ils interrogent la manière dont la photographie peut rendre sensible le temps – celui des blessures historiques ou des déséquilibres modernes – et la place de l’homme dans le monde qu’il transforme et habite.

Femme aux pigeons
© Martin Parr
Foule à la plage
© Martin Parr

Une forme de guérilla visuelle

L’exposition Global Warning offre un panorama de plus de cinquante ans de production de Martin Parr, illustrant la cohérence de sa démarche malgré la diversité des sujets. Il ne se revendique pas militant, mais ses photographies constituent une critique subtile et récurrente des comportements humains et de leurs conséquences sur l’environnement. Ses premières séries en noir et blanc dans les îles britanniques et en Irlande, puis ses travaux à travers le monde ont mis en lumière la surconsommation, la frénésie touristique et la dépendance aux technologies modernes.

Son humour, souvent qualifié de satirique à l’anglaise, n’est jamais gratuit : il sert un regard critique, capable de déstabiliser les visions idéalisées de la société. Dans Tout doit disparaître, il transforme les supermarchés et centres commerciaux en théâtre d’une humanité obsédée par le désir et la consommation. Dans Petite Planète, le tourisme devient prétexte à explorer les contradictions Nord/Sud et les conséquences environnementales. Même ses images de l’interaction avec le vivant, de la voiture au selfie, questionnent le rapport de l’homme au monde, oscillant entre fascination et négligence, affection et violence.

Le photographe refuse de se placer en juge moral. Il reconnaît son implication dans les modes de vie qu’il photographie et s’inscrit lui-même dans le monde qu’il critique. Cette posture confère à son œuvre une authenticité et une profondeur particulières : l’humour et la dérision deviennent des moyens de réflexion, offrant au spectateur l’occasion de lire entre les lignes et de prendre conscience des enjeux globaux contemporains. Global Warning ne se limite pas à une observation esthétique ; c’est une forme de guérilla visuelle qui fissure les représentations dominantes et invite à une lecture critique des images et des comportements collectifs.

En conjuguant l’étude des paysages et des sociétés, les deux artistes exposés au Jeu de Paume illustrent la puissance de l’image pour interroger notre rapport au temps, à l’histoire et à la planète. La mémoire et l’ironie deviennent ainsi deux instruments complémentaires pour rendre visible ce qui échappe à l’œil ordinaire, qu’il s’agisse des cicatrices d’un passé douloureux ou des excès d’un présent mondialisé.

Jeunes personnes en bord de plage
© Martin Parr
Paysage rural avec tracteur
© Martin Parr
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