L’alimentation vue par les photographes de Fisheye

26 janvier 2024   •  
Écrit par Milena Ill
L'alimentation vue par les photographes de Fisheye
© Germain Gilbert
© Ngadi Smart
© Maisie Cousins
© Maisie Cousins

Enjeux sociétaux, troubles politiques, crise environnementale, représentation du genre… Les photographes publié·es sur nos pages ne cessent de raconter, à travers l’image, les troubles de notre monde. À travers des prismes différents, des angles, des regards, des pratiques variées ils et elles se font les témoins d’une contemporanéité en constante évolution. Ce mois-ci, nous avons souhaité revenir sur un fait social total : l’alimentation. Objet d’étude complexe, à la confluence de la biologie, de la culture, de l’histoire et de la sociologie, la nourriture permet de vivre en collectivité, tout autant qu’elle questionne les usages, les rituels et les interdits. Une manière pour les artistes publié·es sur notre site de faire intervenir les notions de gastronomie, de diététique, de santé, d’esthétique et de patrimoine. Lumière sur quatre d’entre elleux : Ngadi Smart, Maisie Cousins, Jean-Baptiste Bonhomme et Germain Gilbert.

Suis-je ce que je mange ? Je mange donc je suis ? L’alimentation façonne autant l’identité individuelle qu’elle crée des interactions au sein d’une société. La nourriture renvoie les un·es et les autres au genre qu’on leur attribue, à leur classe sociale ou à leur origine culturelle ou ethnique. Elle est synonyme de relations : dans certaines croyances, elle est même une manière privilégiée d’entrer en interactions avec les esprits et les divinités – par le biais d’offrandes, par exemple. Elle peut aussi permettre de découvrir et de transmettre des patrimoines – héritages qui ne cessent d’être remis en question, et parfois même déclinés. L’alimentation peut également faire l’objet de troubles du comportement chez l’individu, parmi lesquels l’anorexie, la boulimie ou l’hyperphagie (sensation de faim exagérée, ndlr). Si la science nous permet aujourd’hui de mieux comprendre l’influence de la nourriture sur notre corps, elle pose également des questions de responsabilité politique, s’imposant comme un marqueur d’inégalités sociales.

Mais que disent ces variations de nos sociétés ? Et comment les traduire en images ? Les créations sculpturales du photographe Jean-Baptiste Bonhomme forment, par exemple, un « food design » engagé. Directement inspirées de la pop culture, Bye Bye Peanuts détourne les grandes marques, les politiques, et dénonce avec une ironie grinçante les tendances à la surconsommation, voire aux addictions dans nos sociétés contemporaines ultra-capitalistes. Son œuvre apparaît comme une « thérapie dans un monde qui est parfois triste », confie-t-il.

Montrer l’absurde

Ces dernières années, et notamment suite à la crise sanitaire, les prix des produits de première nécessité ont fortement grimpé, creusant ainsi significativement les inégalités. S’inspirant des standards gastronomiques Germain Gilbert réalise Délicieux Cancer. Une série composée de natures mortes illustrant des repas traditionnels que l’on pourrait retrouver dans de nombreux foyers en France, parmi lesquels ceux des plus précaires. Ce travail minimaliste donne à voir l’essentiel : montrer par l’absurde ce que contient la nourriture industrielle, en contraste avec les apparences. « Cette série m’a permis d’exprimer cette fascination et cette crainte envers ces aliments comprenant parfois plus d’additifs que d’ingrédients », déclare-t-il notamment. Avec des titres comme « Pois chiche cuit au E223 », l’artiste démontre que malgré elleux, les individus se retrouvent exposé·es à des dangers parfois graves pour leur propre santé. 

Un vertige esthétique et sensible

Un même geste artistique peut-il à la fois érotiser et rendre abjecte la nourriture ? C’est là toute la réflexion de l’œuvre de Maisie Cousins. Dans une logique proche de celle des mises en scène de Germain Gilbert, cette artiste visuelle joue avec nos conceptions du beau et du bizarre. Si l’esthétique qu’elle recherche évoque la notion de foodporn, ses images représentent aussi tout le contraire : en gros plans, on retrouve pêle-mêle des ingrédients dont la combinaison révulse la plupart. Ces visions, souvent gluantes et visqueuses, procurent à tous·tes un vertige esthétique et sensible. Une manière de faire appel aux nombreuses émotions qui nous traversent – de la répulsion au sentiment de douceur et d’émerveillement. Maisie Cousins trouve dans l’espace de la photographie une manière de contempler un monde moins lisse, voire de montrer la beauté là où elle semble manquer cruellement. 

Et si les traditions culinaires permettaient de transcender les différences culturelles, plutôt que de les marquer ? Ngadi Smart tente, quant à elle, de tisser des ponts entre les cultures africaines et asiatiques – plus précisément, ouest-africaine et japonaise. Et ainsi, de « réduire le fossé entre les deux zones, et aller vers une compréhension mutuelle, par la célébration », affirme-t-elle. Pour ce faire, quoi de mieux qu’un éloge des régimes alimentaires ? À travers une série de collages photographiques, intitulée Ee don tehm foh eat – soit en krio, l’un des dialectes sierra-léonais : « il est temps de manger » – , elle met en évidence l’amour de la nourriture, proéminent en Sierra Leone et au Japon. Une belle manière de refuser le discours des identités culturelles figées, et d’identifier des ressources qui peuvent être déployées, et partagées.

© Ngadi Smart
© Maisie Cousins
© Maisie Cousins
© Germain Gilbert
© Germain Gilbert

© Jean-Baptiste Bonhomme
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