Rades : Guillaume Blot et la France au comptoir

01 juillet 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Rades : Guillaume Blot et la France au comptoir
© Guillaume Blot
© Guillaume Blot

Côtoyant les bars et cafés du paysage urbain et villageois français, Guillaume Blot a composé Rades. Une série d’images réunies dans un ouvrage qui nous parle avec authenticité et légèreté de communautés, d’habitué·es ou d’initié·es, se retrouvant pour se décharger dans les troquets du coin. Un projet nous racontant, de l’intérieur, des bribes de vies méconnues.

À toute heure de la journée on peut s’y retrouver, prendre un demi ou un Perrier, grignoter quelques cacahuètes bien salées, abandonnées dans un ramequin à moitié lavé… Là-bas, l’envie de recommander une énième tournée guette toujours l’assemblé : oui, il s’agit bien des bons rades de quartier (de l’argot comptoir, ndlr). Pour Guillaume Blot, ces lieux n’ont plus vraiment de secrets, hormis peut-être ceux des client·es qui les peuplent. « Un bon rade, c’est pour moi une devanture défraichie, un carrelage mosaïque, un sol qui colle, des chiottes pas hyper propres, où trônent une petite pancarte sur laquelle sont inscrits des jeux de mots bien gras. Le café n’y est pas très bon. Et puis il y a toujours une figure emblématique qui le gère, avec des personnes qui l’environnent. » Parcourant les villages et les villes françaises, à la recherche de visages peuplant les bistrots « du coin », Guillaume Blot a composé Rades, une série adaptée en un ouvrage aux effluves d’alcool et de belles solitudes. Un projet qu’il y a initié il y a quatre ans de cela, après une série consacrée aux buvettes de stade et aux bingos. Commençant par photographier les Cafés des Sports – un nom générique emprunté par une majorité d’établissements français selon l’INSEE — il a ensuite souhaité représenter les pluralités de bars, en englobant les fameux rades, ces espaces authentiques, peuplés d’habitué·es, communément perçus comme le symbole d’une France vieillissante réunie au comptoir. Des lieux à dominance masculine, souvent synonymes de vies lourdes. Mais dans l’objectif de Guillaume Blot, ce sont surtout des lieux de rencontre, d’errances partagées, de tristesse désengorgées.

D’une enfance passée à Thouaré-sur-Loire – commune de l’ouest de la France, proche de Nantes – il se souvient d’avoir toujours baigné dans un environnement urbain peuplé de cafés, d’endroits fantasmés dans son œil enfantin, qui, à l’âge adulte sont vite devenus des endroits qu’il a fréquentés. « Mes parents habitaient et habitent toujours dans le bourg, auprès des bars, il y en avait un assez mythique qui s’appelait “La boule d’or”, avec un terrain de pétanque à l’arrière. Je passais souvent devant, sans y entrer, et j’aimais m’imaginer ce qui pouvait se passait à l’intérieur. Visuellement, ça m’a nourri et marqué », se souvient-il. D’une fascination bienveillante portée sur ces milieux populaires, il construit alors un ensemble documentaire, destiné à représenter celleux qui tiennent encore debout, résistant tant bien que mal à une disparition prochaine.

Marius, habitué du Bar des Sports d’Ansouis (Vaucluse, France), assis à sa table, le 26 juillet 2019. © Guillaume Blot
© Guillaume Blot
© Guillaume Blot
© Guillaume Blot
© Guillaume Blot

Archive de passage

Les photos recueillies, du sud de la France en passant par la diagonale du vide, deviennent ainsi des prétextes visuels pour raconter des histoires de vies. Certaines fois accompagnées d’un contexte textuel, mais souvent dépourvues de mots. Seulement des moues, des caractères qui se lisent dans un clin d’œil, un sourire. Quatre ans d’images, de témoignages, de rencontres, d’anecdotes, et toujours avec lui un moyen de rester en contact avec celles et ceux qu’il rencontre.  « Mes images sont des reflets de leur vie. Comme celles de Cécile et Jean Claude, que j’ai rencontrés dans la Haute-Vienne, qui tenaient ensemble une espèce de bar, station-service et garage. Un espace hybride perdu au beau milieu de nulle part, avec tout un tas de personnes qui gravitaient autour. Cécile servait des petits verres de blancs et allait ensuite faire le plein. C’est ce genre d’histoire que j’ai souhaité raconter, une forme de quotidien sans artifices ». Si dans l’imaginaire collectif, les rades sont témoins d’une rudesse de l’existence, dans ce qu’ils accueillent, dans l’alcoolisme qu’ils font fructifier, Guillaume Blot entend démontrer que ce sont avant tout des milieux où se noient les jugements. « Ici, il y a la réalité, et dans notre réalité existent l’alcoolisme, les débats, la difficulté. Ces cafés sont un peu comme des résidences secondaires, des couloirs par lesquels les gens passent avant de rentrer chez elleux. Un espace qui agrège plein de solitudes, avec ses excès, ses déboires », ajoute-t-il.

Des agrégats d’isolements, voilà ce que l’artiste a proposé dans son livre grâce à des dyptiques qui se répondent avec humour et désinvolture. Volontairement, les décadrages photographiques nous immergent dans l’ivresse qui s’y dégage. Le flash, la sensation que la journée passe sans que l’on ait vu arriver le soir ni le lendemain de gueule de bois. Tout tourne, les rosés limonades coulent à flots, et la bière inonde les rires. Rien ne s’arrêtera tant que le verre ne sera pas terminé. Soigner le mal par le mal : la voici la recette du bonheur.

Gallimard (Collection Hoëbeke)
168 pages
28€

© Guillaume Blot
Le baby-foot du Café des Sports d’Egreville (Seine-et-Marne, France), le 15 juillet 2019. © Guillaume Blot
© Guillaume Blot

À lire aussi
Parti intime : l’anneau thermique, pour une contraception plus équitable
Parti intime : l’anneau thermique, pour une contraception plus équitable
Habitué des projets documentaires atypiques, Guillaume Blot tourne cette fois son objectif vers l’intérieur en réalisant Parti Intime. Un…
21 juillet 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Comptoirs populaires
Comptoirs populaires
Buvettes, bingos, cafés des Sports, relais routiers… Guillaume Blot explore les lieux de convivialité et de rencontres populaires de…
16 avril 2020   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Festival du court métrage de Clermont-Ferrand : nos coups de cœur
© Donna Gottschalk et Hélène Giannecchini / I want my people to be remembered
Festival du court métrage de Clermont-Ferrand : nos coups de cœur
Grand rendez-vous du film en France, le festival international du court métrage de Clermont-Ferrand célébrait sa 48e édition du 30...
10 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Calendrier Toiletpaper 2026 : l’année où les chats prennent enfin le pouvoir
© Walter Chandoha - Toiletpaper
Calendrier Toiletpaper 2026 : l’année où les chats prennent enfin le pouvoir
En 2026, les chats ne se contentent plus d’envahir nos écrans. Avec les images de Walter Chandoha revisitées par Toiletpaper, contempler...
09 février 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
5 coups de cœur qui mettent en scène leurs modèles
© Ryan Young
5 coups de cœur qui mettent en scène leurs modèles
Tous les lundis, nous partageons les projets de deux photographes qui ont retenu notre attention dans nos coups de cœur. Cette semaine...
02 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 expositions à découvrir au PhotoBrussels Festival 2026
© Deanna Dikeman
5 expositions à découvrir au PhotoBrussels Festival 2026
Jusqu’au 22 février 2026, Bruxelles fait la part belle au 8e art avec PhotoBrussels. Pour sa dixième édition, le festival propose un...
30 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Saint-Valentin : 10 séries photo qui célèbrent l’amour
© Katya Kalyska
Saint-Valentin : 10 séries photo qui célèbrent l’amour
En ce jour de la Saint-Valentin, l’amour est partout. À cette occasion, la rédaction de Fisheye a sélectionné plusieurs séries qui...
Il y a 2 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
Réalisée en Tunisie au gré de résidences artistiques, Empreintes dévoile une déclinaison de fragments aux lignes épurées. À...
13 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Uber Life : aidez Tassiana Aït-Tahar à lancer son livre chez Fisheye Éditions !
© Tassiana Aït-Tahar / Fisheye Éditions
Uber Life : aidez Tassiana Aït-Tahar à lancer son livre chez Fisheye Éditions !
Fisheye Éditions s’apprête à publier Uber Life, le prochain livre de Tassiana Aït-Tahar. Pour accompagner sa parution, une campagne de...
12 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Dana Lixenberg, Kamaal “Q-Tip” Fareed, Ali Shaheed Muhammad and Malik “Phife” Taylor (A Tribe Called Quest), 1997 © Dana Lixenberg, courtesy of the artist and Grimm Amsterdam | London | New York
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Jusqu’au 24 mai 2026, Dana Lixenberg dévoile des fragments de vie américaine à la Maison européenne de la photographie. Intitulée...
11 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet