Sur-la-Rouge

04 février 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Sur-la-Rouge
Après 12 ans sans le voir, Josée Schryer est allée rendre visite à son père dans le village où elle a grandi, à Grenville-sur-la-Rouge. Entretien par Hélène Rocco.

Petit village de 2000 habitants, Grenville-sur-la-Rouge est situé à une heure et demie de Montréal au Québec. C’est là que la photographe Josée Schryer, 35 ans, a grandi. En froid avec son père, elle n’y a pas mis les pieds pendant de longues années. Son amour de la nature l’a finalement poussée à y retourner.

Pendant deux ans, Josée s’est rendue régulièrement dans le village de son enfance pour travailler sur une très belle série intitulée sur-la-Rouge et renouer avec son père. Le projet, très personnel, parvient à aborder avec justesse souvenirs d’enfance, deuil et absence. Pour Fisheye, la photographe en dit plus sur cette série.

FISHEYE / Comment as-tu eu l’idée de réaliser sur-la-Rouge ?

Josée : Elle est née d’une envie incontrôlable de me retrouver à l’endroit où j’ai grandi. Au début c’était la rivière, la montagne et la forêt qui m’appelaient. Je vivais une multitude de sentiments quand je m’y retrouvais et les souvenirs refaisaient surface spontanément. Après une longue séparation avec mon père, je me demandais si j’avais le droit d’y être, s’il était encore fâché, s’il était trop tard pour reconnecter avec lui et si on était si différents après toutes ses années. Passer tout ce temps là-bas à photographier et à explorer est devenu comme une nécessité. Mes intentions ont beaucoup changé en cours de projet, mais mon lien fort avec ce lieu est toujours resté.

Photo extraite de la série "Sur la rouge" / © Josée Schryer
Photo extraite de la série “Sur la rouge” / © Josée Schryer

Justement, de quelle manière le projet a-t-il évolué ?

Au fil des mois, le passage des saisons qui marque le paysage de façon particulière au Québec provoquait toujours de nouveaux souvenirs. C’est un peu comme si chaque souvenir avait une certaine couleur associée à sa saison. En m’attaquant à l’ouvrage de Proust (À la recherche du temps perdu, ndlr) à ce moment, j’y ai trouvé de nombreuses similitudes. Notamment au niveau de la passion qui semblait le pousser à raconter ses souvenirs de façon détaillée et personnelle. C’est devenu mon inspiration pour éditer et finaliser le projet sous la forme d’un photobook.

Quel message voulais-tu faire passer à travers ces images ?

J’espérais pouvoir y raconter une histoire aussi mélancolique que paisible qui pourrait évoquer les sentiments qui m’ont dominé pendant la réalisation du projet : l’absence, le deuil et la spécificité d’un endroit très important à mes yeux. J’espère que les spectateurs puissent percevoir le temps qui passe, les objets et les lieux que nous gardons en souvenir ainsi que le baume que le temps applique sur nos blessures.

Ton projet est très personnel : comment es-tu parvenue à créer un climat de confiance pour le mener à bien ?

Émotionnellement, ça a été difficile de construire des ponts et de briser des barrières pour pouvoir créer les images. Avec le temps, j’ai dû provoquer des situations inconfortables pour avoir des résultats. L’excuse de la caméra a été mon petit courage en boite! J’ai commencé à me présenter chez mon père sans m’annoncer, j’ai marché de longues heures sur sa terre dans la montagne sans demander la permission de passer. Tout ça à un moment fragile où j’ignorais complètement comment se termineraient ces initiatives. De Montréal, je devais faire environ 1h30 de route, ne sachant jamais si j’arriverais à prendre de bonnes photos. Heureusement, chaque effort a été récompensé. J’ai fini par louer un chalet à cinq minutes de chez mon père trois à quatre jours par semaine et j’ai eu l’immense plaisir de l’entendre à son tour cogner à ma porte pour de simples visites.

© Josée Schryer
Photo extraite de la série “Sur la rouge” / © Josée Schryer

Tu as fait des études de photo ?

Oui j’ai complété un baccalauréat (l’équivalent d’un bachelor, ndlr) en beaux arts à l’université Concordia, à Montréal au Québec, avec une mineure en histoire de l’art et une majeure en photographie et j’ai obtenu une maîtrise en beaux arts (photographie) à l’université de Hartford, au Connecticut.

Pourquoi as-tu voulu devenir photographe ?

Je crois que ce qui me fascine dans la photographie c’est l’intensité avec laquelle on a tendance à croire ce que l’on voit. Même avec l’ère numérique et avec la connaissance des logiciels de retouche, l’impact que peut avoir une photo sur nos émotions reste important. Comme je m’intéresse beaucoup au folklore et que j’aime la littérature, j’y ai trouvé beaucoup de potentiel pour raconter des histoires. J’aime qu’avec un peu de mystère, chaque spectateur puisse y ajouter ses propres références, sa propre interprétation.

Photo extraite de la série "Sur la rouge" / © Josée Schryer
Photo extraite de la série “Sur la rouge” / © Josée Schryer

Tu travailles actuellement sur un nouveau projet, peux-tu nous en dire plus ?

Je débute un projet photographique sur l’idée du nord, sur ses histoires, légendes et communautés. Je suis aussi co-fondatrice du Photobook Club – Montréal alors je travaille constamment à l’organisation d’activités et de discussions qui tournent autour du photobook en tant qu’objet d’art.

Pour finir, peux-tu décrire ton travail en trois mots ?

Mémoire, lieu, fiction.

01-josee_schryer_fisheyelemag09-josee_schryer_fisheyelemag11-josee_schryer_fisheyelemag19-josee_schryer_fisheyelemag21-josee_schryer_fisheyelemag23-josee_schryer_fisheyelemag29-josee_schryer_fisheyelemag31-josee_schryer_fisheyelemag42-josee_schryer_fisheyelemag46-josee_schryer_fisheyelemag48-ljosee_schryer_fisheyelemag49-josee_schryer_fisheyelemag51-josee_schryer_fisheyelemag53-josee_schryer_fisheyelemag57-josee_schryer_fisheyelemag59-josee_schryer_fisheyelemag71-josee_schryer_fisheyelemag

Propos recueillis par Hélène Rocco

En (sa)voir plus

→ Son site web 

→ Pour commander le photobook Sur-la-Rouge

→ Le site du PhotoBook Club de Montréal

( via Fotografia )

Explorez
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
© Virginia Morini
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
Jusqu’à début septembre, le festival Mesnographies dévoile un parcours photographique au cœur des problématiques actuelles : dérèglement...
Il y a 10 heures   •  
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
Adama et Awa 3, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
En descendant les marches qui mènent au sous-sol de la Fondation Henri-Cartier Bresson, l'on découvre Eboro. Cette série de photographies...
05 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Les coups de cœur #584 : Daria Nazarova et WTNS
© Daria Nazarova
Les coups de cœur #584 : Daria Nazarova et WTNS
WNTS et Daria Nazarova, nos coups de cœur de la semaine, traitent de la représentation des corps et du mouvement. Toutes deux inspirées...
01 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Les images de la semaine du 18 mai 2026 : notre existence
© Margarita Galandina
Les images de la semaine du 18 mai 2026 : notre existence
C'est l'heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de territoires et de vies traversés par les affres et le temps.
24 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
À la MEP, Winnie Mo Rielly et Camille Vivier portent deux regards sur le corps féminin
Deborah standing in Freud's cabinet, 2023 © Camille Vivier
À la MEP, Winnie Mo Rielly et Camille Vivier portent deux regards sur le corps féminin
Ce mercredi 10 juin, la Maison européenne de la photographie a inauguré ses quatre expositions de la saison estivale 2026. Parmi elles se...
Il y a 3 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
© Virginia Morini
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
Jusqu’à début septembre, le festival Mesnographies dévoile un parcours photographique au cœur des problématiques actuelles : dérèglement...
Il y a 10 heures   •  
La sélection Instagram #559 : des histoires de cheveux
© nadiavonscotti / Instagram
La sélection Instagram #559 : des histoires de cheveux
Cette semaine, il est question de cheveux. Symboles identitaires et politiques, les cheveux sont bien plus que de simples accessoires....
09 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
© Clara Watt
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
Par le collage, Clara Watt fait de The Promotion of Proper Human Sexual Rights and Family Values un manifeste militant et poétique, en...
09 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas