Yelena Yemchuk : Odessa, ville enchantée

03 mai 2024   •  
Écrit par Milena III
Yelena Yemchuk : Odessa, ville enchantée
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk

En septembre 2022, l’artiste américano-ukrainienne Yelena Yemchuk publie Odessa aux éditions GOST Books. Hommage amoureux à la ville ukrainienne, à son histoire et à ses habitant·es, cet ouvrage est une traversée de l’humanité, des souvenirs aux rêves, de la compassion à l’humour

Yelena Yemchuk n’est pas elle-même originaire d’Odessa. Cette artiste visuelle a passé une partie de son enfance à Kiev avant de migrer à l’âge de 11 ans aux États-Unis, et visite la ville pour la première fois en 2003 – faute d’avoir pu y aller à l’époque soviétique. Enfant, cet endroit la fascine, tant pour sa réputation d’être un lieu libre que pour les mille contradictions qui semblent l’animer alors. Lieu d’acceptation, mais aussi de danger, de ruines et d’étrangeté, la ville cristallise les multiples métamorphoses d’un pays en pleine période de redéfinition de son identité. Elle y retourne entre 2013 et 2019, soit depuis que la guerre avec la Russie a été déclarée, et conçoit le présent livre photo. « Après mon premier voyage, j’y suis retournée sept fois. Je ne pouvais pas m’arrêter, je voulais être là tout le temps et prendre des photos. J’avais le sentiment instinctif qu’il fallait capturer la vie dans cette ville magique, et tenter de raconter l’histoire de cet endroit qui m’émerveillait tant », déclare-t-elle.

© Yelena Yemchuk
GOST Books
2022
22×30 cm
176 pages
60 €
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk

Traversée contre l’oubli

Odessa, ce sont d’abord des jeunes filles et garçons qui fréquentent alors l’Académie militaire de la ville, âgé·es de 16 et 17 ans. On les découvre en uniforme, mais aussi dans des mises en scène où iels se dévoilent de manière surprenante, parfois même, iels se dénudent face à l’objectif. Car si tous·tes ces adolescent·es partiront bientôt combattre au front – dans un contexte d’invasion et d’annexion de la Crimée par la Russie – pour autant, iels ont grandi dans un contexte, ont un passé et un quotidien, qui n’est pas seulement fait d’exercices militaires et de discipline.

À mesure que l’on parcourt l’ouvrage, on découvre leurs visages, particulièrement expressifs, des costumes loufoques et décalés, des intérieurs d’appartement, des ruines, des recoins sombres et secrets de la ville. On se fait les témoins de rencontres très disparates, de situations lynchéennes. On côtoie un couple aux silhouettes opposées, un jeune qui porte une cicatrice à la Harry Potter… Le regard perspicace de Yelena Yemchuk témoigne d’un humour immense, qui dit quelque part : ici, tout est possible. Des allures de personnages de films des années 1970, ou même de figures sorties tout droit de tableaux – car Yelena Yemchuk, en plus d’être photographe, est réalisatrice de films et peintre. Il y a, en tout cas, dans cette ville qui inspire tant l’artiste, quelque chose qui a résisté au temps, et donc à la modernité. « La notion du temps est différente à Odessa. C’est une ville hors du temps », raconte-t-elle dans la préface d’Odessa

Plus on se rapproche de la moitié de l’ouvrage, et plus les images baignent dans un clair-obscur prononcé. Au cours de notre traversée vient un moment où l’on ne voit de la ville que la grisaille, la dureté de ses façades, la solitude de ses résident·es. Mais c’était sans compter sur la joie de vivre et l’optimisme viscéraux de la photographe, qui clôt la dernière partie sur la fantaisie propre à la jeunesse odessite. Le livre de Yelena Yemchuk se révèle finalement proche du genre du conte, dépeignant une ville enchantée pourtant bien réelle. « Mon travail contient des éléments qui fonctionnent aussi bien dans cette réalité que dans un état plus onirique, et il est toujours important pour moi que mon travail conserve une part d’humour », exprime l’artiste. La ville, située au bord de la mer Noire, est devenue aujourd’hui un lieu essentiel transformé par la guerre. Yelena Yemchuk offre en contrepoint une vision personnelle et délicate de celle-ci, rendue avec des couleurs douces et l’impression d’un temps suspendu. Pour donner à voir une autre réalité, celle qui se noie sous la violence de la politique. Et peut-être, sauver ainsi Odessa de l’oubli.

© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk
© Yelena Yemchuk

À lire aussi
« Mabel, Betty & Bette » : Yelena Yemchuk décline les archétypes de la féminité
« Mabel, Betty & Bette » : Yelena Yemchuk décline les archétypes de la féminité
Dans son ouvrage Mabel, Betty & Bette, Yelena Yemchuk raconte l’histoire de trois femmes de fiction, identifiables par leurs…
08 mars 2023   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Focus #69 : Michel Slomka et l’autre regard sur la guerre d'Ukraine
05:18
Focus #69 : Michel Slomka et l’autre regard sur la guerre d’Ukraine
C’est l’heure du rendez-vous Focus ! Cette semaine, Michel Slomka nous parle de Topographies II – Ukraine. Dans cette série le…
31 janvier 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
© Silvana Trevale
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
Du 1er au 4 mars 2026, PhotoVogue Festival investira la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan à l’occasion de sa 10e édition. Portée...
21 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 9 février 2026 : du mouvement
© Greta Díaz Moreau / Loquita por ti
Les images de la semaine du 9 février 2026 : du mouvement
C’est l’heure du récap’ ! Cette semaine, les images se déplacent et nous déplacent. Tour à tour, elles se font le témoin de parcours de...
15 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Uber Life : aidez Tassiana Aït-Tahar à lancer son livre chez Fisheye Éditions !
© Tassiana Aït-Tahar / Fisheye Éditions
Uber Life : aidez Tassiana Aït-Tahar à lancer son livre chez Fisheye Éditions !
Fisheye Éditions s’apprête à publier Uber Life, le prochain livre de Tassiana Aït-Tahar. Pour accompagner sa parution, une campagne de...
12 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Dana Lixenberg, Kamaal “Q-Tip” Fareed, Ali Shaheed Muhammad and Malik “Phife” Taylor (A Tribe Called Quest), 1997 © Dana Lixenberg, courtesy of the artist and Grimm Amsterdam | London | New York
American Images à la MEP : Dana Lixenberg et l’attention portée à l’autre 
Jusqu’au 24 mai 2026, Dana Lixenberg dévoile des fragments de vie américaine à la Maison européenne de la photographie. Intitulée...
11 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
© Silvana Trevale
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
Du 1er au 4 mars 2026, PhotoVogue Festival investira la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan à l’occasion de sa 10e édition. Portée...
21 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
© Lucie Pastureau
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
L’Institut pour la photographie de Lille poursuit sa collaboration avec le Théâtre du Nord en y dévoilant Les Corps élastiques de Lucie...
20 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
Blank Verse © Maria Siorba
5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
L’artiste visuelle Maria Siorba dévoile son premier livre photographique, Blank Verse, publié aux éditions Départ pour l’Image....
20 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
© Margaux Fournier / "Au bain des dames"
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d'amies retraitées...
19 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot