The New York Pizza Project

20 juillet 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
The New York Pizza Project
Né il y a six ans, le « New York Pizza Project » parle non seulement de pizza mais aussi des consommateurs et des lieux qui se cachent derrière le plat préféré des New-Yorkais. Cinq trentenaires sont allés à la rencontre des clients, employés et propriétaires de ces pizzerias qui font l’âme de la grosse pomme. Deux sont photographes. L’un d’entre eux, Nick Johnson, nous parle avec passion de ce projet sociologique devenu un livre.

Fisheye : Pour commencer, peux-tu nous présenter ton équipe ?

Nick Johnson : Nous sommes cinq trentenaires. Gabe Zimmer et moi sommes les photographes du projet. Tim Reitzes, Ian Manheimer and Corey Mintz ont mené les entretiens. La plupart du temps, on se répartissait le travail et deux ou trois d’entre nous allaient ensemble dans une pizzeria. Le travail d’équipe a été essentiel à la réussite du projet et à la publication d’un livre (ndlr : financé par une collecte de fonds en ligne). Malheureusement on ne peut pas s’y consacrer à plein temps. Presque toutes les photos sont prises après le boulot ou pendant le week-end. Gabe et moi sommes à la tête d’une agence de création. Quand nos clients nous agacent, on bosse le projet.

Comment est né ce projet ?

L’idée est venue de notre fascination à tous pour les pizzerias où nous mangions étant enfants. Finalement, c’est devenu une analyse des New-Yorkais et du rôle important que ces restaurants jouent dans notre construction culturelle. Quand on a commencé en 2010, je me lançais à peine dans la photo. Je savais à peine comment utiliser mon boîtier mais je venais de passer un été à travailler en tant que retoucheur et archiviste chez Ricky Powell, dont le catalogue capture parfaitement l’esprit de New York dans les années 1980 et 1990. Son travail m’a vraiment incité à acheter mon premier appareil et à documenter les environs. Sa muse était la culture hip-hop, je crois que la mienne est la culture pizza.

Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer
Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer

Que vouliez-vous montrer à travers ces photos ?

Le projet est divisé en quatre catégories : the makers (en français, “les pizzaioli”), the eaters (en français, “les consommateurs”), the shop (en français, “les pizzerias”) et the block (en français, le quartier). On s’est dit que ces parties englobaient totalement l’expérience de la pizzeria, de la devanture à la personne qui sert les parts derrière le comptoir. On voulait que le lecteur, où qu’il soit dans le monde, ressente l’énergie singulière de ces lieux. Surtout, nous voulions documenter quelque chose que nous aimons afin de le préserver. Étant donné la vitesse à laquelle la ville de New York change, il pourrait ne plus y avoir ces pizzerias dans 50 ans.

The Pizza Project est un travail sociologique sur New York. Quand vous avez commencé à travailler sur le sujet, pensais-tu que cela prendrait cette profondeur ?

On a commencé avec la vague idée de photographier l’intérieur des pizzerias de la ville. On était amoureux de cette expérience nostalgique. Pendant nos deux premières visites, on s’est d’abord concentrés sur les panneaux lumineux et les banquettes oranges. Après plusieurs mois, alors qu’on retranscrivait les entretiens, on a réalisé qu’on touchait à quelque chose de plus grand et qu’une narration émergeait.

Comment avez-vous choisi les pizzerias à photographier ?

Il y en a tellement à New York qu’on a voulu se concentrer sur un quartier à la fois. On cherchait les meilleurs pizzerias du coin et on parlait aux locaux dans l’espoir de trouver les restaus les plus authentiques. Bien sûr, on savait depuis le début qu’on devait aussi visiter les pizzerias célèbres mais la plupart du temps on tombait dessus par hasard. J’adorais ces moments-là.

Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer
Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer

Est-ce que cela a pris du temps pour que les consommateurs et les pizzaioli vous fassent confiance ?

Comme souvent à New York, la plupart de nos conversations étaient assez froides au début, en particulier avec les pizzaioli. Ils étaient sceptiques. Ils n’étaient pas habitués à ce que des gens viennent dans leur pizzeria pour poser des questions et prendre des photos. Quelques minutes plus tard, ils nous donnaient bien trop à manger et nous montraient leurs albums de famille. Avec les clients, c’était bien plus simple. Souvent, on approchait quelqu’un qui mangeait une part de pizza, seul, et il était heureux de nous parler. Je crois qu’on les attrapait au bon moment.

Quelle question leur posiez-vous pour lancer la discussion ?

La plupart du temps, on commençait par parler de pizzas et on finissait par dériver sur des choses complètement différentes. Le sujet de la pizza servait de catalyseur à d’incroyables conversations sur les traditions familiales et la gentrification. C’était une jolie progression. C’est très poétique de parler en travaillant la pâte à pizza ou en se fourrant une part dans la bouche.

Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer
Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer

Vous dédiez ce livre aux propriétaires de pizzerias : qu’en ont-ils pensé ?

Les réactions des pizzaioli et des consommateurs ont été géniales. Ils ont presque tous un exemplaire dans leur magasin et le montrent aux clients. On a développé des relations qui ont du sens avec un grand nombre de propriétaires dont le soutien comptait beaucoup pour nous. Ils amènent des tourtes à nos événements et parlent de nous sur leurs réseaux sociaux. Surtout, ils nous traitent comme des membres de leur famille quand on franchit la porte de leur pizzeria. Le plus joli compliment que j’ai entendu était lorsque que je suis entré chez Phil Pizza à West Village et que les propriétaires se sont exclamés : “Oh ! Nick est là !

Quel est ton portrait préféré dans le livre ?

C’est une question très difficile. Principalement parce que j’ai tissé un lien avec beaucoup de personnages du livre. Si j’avais à choisir, je dirais cette photo de Lorenzo, un pizzaiolo de New Town Pizza dans l’Upper West Side. Quand j’étais petit, il servait à mes amis et moi des parts de pizza tous les soirs après l’école. Cet endroit était notre seconde maison. On entrait en criant, on était turbulents et ils nous servaient avec le sourire une part à 1,25$. Peu importe à quel point on était bruyant et insupportable, il nous laissait trainer là tous les jours et nous offrait un refuge.

Lorenzo. Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer
Lorenzo. Image tirée du New York Pizza Project / © Nick Johnson & Gabe Zimmer

Des années plus tard, j’ai pu y retourner et m’entretenir avec lui. Sa citation, présente dans le livre, résonne en moi : « Tu dois faire attention à ton argent quand tu le dépenses pour acheter des vêtements. Mais quand tu manges, n’y paye pas attention. Quand je vais au restau avec ma femme et mon fils, je ne pense pas à l’argent. Je prends ce que je veux et quand l’addition arrive, hé bien, c’est ainsi. C’est essentiel de manger avec plaisir. » Quelques mois plus tard, New Town Pizza a fermé. Ils n’avaient plus les moyens de louer le fond de commerce. À la place, un grand magasin s’est installé. Lorenzo et son portrait évoquent non seulement mon enfance et mon quartier mais me rappellent aussi qu’on doit soutenir et protéger les petits commerces de New York. Un grand magasin n’est pas un endroit pour un ado chahuteur.

Après tant d’années, tu aimes toujours la pizza ?

Je ne l’ai jamais autant aimée.

Votre projet est encore en cours, en avez-vous commencé d’autres ?

Notre plan, pour le moment, est de concentrer notre énergie sur The Pizza Project, de continuer à développer notre catalogue et nos recherches. On aimerait que ça devienne un documentaire. On verra comment les choses avancent. Ça nous a pris cinq ans pour en arriver là, on peut encore y passer cinq de plus !

New-York-Pizza-Project-Fisheye-1New-York-Pizza-Project-Fisheye-3New-York-Pizza-Project-Fisheye-4New-York-Pizza-Project-Fisheye-6New-York-Pizza-Project-Fisheye-8New-York-Pizza-Project-Fisheye-9New-York-Pizza-Project-Fisheye-10New-York-Pizza-Project-Fisheye-12New-York-Pizza-Project-Fisheye-13New-York-Pizza-Project-Fisheye-14New-York-Pizza-Project-Fisheye-15

Propos recueillis par Hélène Rocco

 

Explorez
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
© Yasmina Benabderrahmane
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
Pour la 3e édition du festival Mondes en commun du musée départemental Albert-Kahn, ce sont onze photographes qui déploient leurs œuvres...
30 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Les Aygalades (détail), Bactériographie, impression UV sur verre, 2026 © Lara Tabet / BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Lauréates du programme de mécénat BMW ART MAKERS 2026, l’artiste Lara Tabet et la commissaire Yasmine Chemali explorent les eaux...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année...
20 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
C’est l’heure du récap ! Alors que les pellicules de nos smartphones se remplissent chaque jour d’innombrables images, les artistes de la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Youssef Nabil : dans les rêves, notre réalité
Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil.
Youssef Nabil : dans les rêves, notre réalité
Jusqu’au 13 septembre 2026, le musée d’Orsay présente Youssef Nabil. De rêver encore. Une exposition qui déploie l’œuvre polymorphe de...
Il y a 3 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Journal de nos adolescences © Iris Millot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Le festival La Fabrique du Regard fait son grand retour au BAL pour une quatrième édition, présentée jusqu'au 7 juin 2026. Il s’agit...
Il y a 4 heures   •  
Écrit par Esther Baudoin
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Portrait de Thomas Consani. © Matthieu Quatravaux / Tirage par Thomas Consani
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Dans le laboratoire Picto, véritable institution de la photographie, au milieu des odeurs de chimie, des ampoules rouges et des échos de...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Découvrez les lauréats 2026 du prix Picto de la Photographie de mode !
Fortuitous Witness © Marie Blampain, lauréate du grand prix Picto de la Photographie de mode 2026
Découvrez les lauréats 2026 du prix Picto de la Photographie de mode !
Ce mercredi 3 juin, les amateurs de photographie de mode se sont réunis au Palais Galliera pour découvrir les quatre nouveaux lauréats du...
03 juin 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet