
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent ignorées. Dans cette interview, la photographe coréenne de naissance revient sur ses séries emblématiques, son rapport au réel et la manière dont la photographie lui permet de donner voix et visibilité à celles et ceux que l’histoire occulte.
Photographe née en Corée du Sud, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie du Sud-Est et a vécu au Cambodge pendant plus de douze ans, documentant des moments politiques, sociaux et humains intenses. De ses séries Générations Rangzen – Tibetans in Nepal, qui retracent les luttes tibétaines et népalaises, à Les Frondeuses (récemment parue dans la revue La Déferlante), portraits de militantes féministes en Corée du Sud, en passant par son reportage pour Le Monde sur les violences subies par les femmes migrantes à Marseille, son travail explore les combats invisibles et les voix souvent oubliées, son travail explore les combats invisibles et les voix souvent oubliées. Qu’il s’agisse de suivre des résistances politiques, de donner visibilité à des femmes confrontées à des injustices ou de capter la vérité humaine dans des contextes tendus, le fil rouge de sa photographie reste le même : retranscrire l’expérience de ce qui résiste.
Constanza Spina : Qu’est-ce qui t’a initialement attirée vers les communautés tibétaines et népalaises que tu as photographiées dans ta série Générations Rangzen – Tibetans in Nepal ?
Je suis attachée au Népal parce que c’est là que j’ai commencé la photographie. Je venais de déménager à Bangkok, je savais à peine me servir de mon FM2. Au printemps 2001, j’ai accompagné un confrère qui espérait faire un sujet sur les combattants maoïstes au Népal. On a été les premiers occidentaux à ramener des images de ces combattants. Alors que nous allions rentrer à Bangkok, le prince héritier Dipendra tuait toute la famille royale dans une folie meurtrière. J’ai suivi les crises du pays jusqu’aux élections de l’Assemblée Constituante en 2008 : le Népal est devenu une République après des siècles de monarchie.
La même année, les Tibétains du Népal ont commencé à manifester tous les jours devant l’ambassade de Chine de Katmandu. J’ai couvert ces protestations. L’actualité a été mon entrée, puis j’ai continué avec un prisme plus magazine pour les Joop Swart Masterclass du World Press Photo et GQ : je suis partie à la recherche des Chushi Gandruk, les combattants résistants tibétains entraînés par la CIA dans les années 1960-70 qui ont résisté à l’occupation chinoise et aidé le dalaï-lama à s’échapper. Au départ, je ne connaissais pas la culture tibétaine et j’en avais seulement des idées « fantasmées », incarnées par le dalaï-lama et l’histoire d’un peuple injustement opprimé par l’occupant chinois. Mais à Katmandu, en 2008 et 2009, les manifestants tibétains pacifiques se faisaient tabasser et arrêter tous les jours par la police népalaise.
Pour toi, dans ses séries, quel portrait ou quelle image en particulier synthétise le mieux ton expérience ?
Ce n’est pas facile de synthétiser douze ans d’expériences. Pour en revenir aux Tibétains, c’était peut-être un point de bascule. Juste après, j’ai voulu sortir du cadre noir et du noir et blanc : je suis passée à la couleur, au digital. Ça m’a permis de travailler sur de l’actu très chaude pour des quotidiens comme Le Monde ou le New York Times.
Puis je suis revenue vivre en France, je suis devenue mère. Je suis devenue plus calme, plus introspective ; pour mes projets personnels, j’ai l’impression que je pense désormais plus la photographie que je ne la vivais avant.
On est tellement inondé de photographies que le récit doit être plus construit, plus complexe, plus sur la lenteur et la longueur. Je pense bien sûr à ce reportage pour Le Monde avec Lorraine de Foucher, intitulé « Le viol, passage presque inévitable de la migration », ou à mon dernier travail sur l’île de Jeju en Corée du Sud, sur le massacre de 1948.

Tu as également réalisé des séries au Cambodge et à Bangkok, où tu as vécu douze ans. Que retiens-tu de cette expérience?
Une sensation de frénésie et de construction. J’ai commencé en argentique et en noir et blanc, et j’en suis partie en couleur et en digital. Je voyageais beaucoup,
partout en Asie, mais aussi au Moyen-Orient ou aux États-Unis, j’avais la chance de travailler tout le temps avec deux ou trois binômes, dont Andrew Marshall, un journaliste incroyable qui m’a beaucoup appris. Il pensait la photographie comme son texte. Avec le recul, j’ai l’impression d’avoir ingéré beaucoup, de manière très frontale et endurante émotionnellement et physiquement,
sans aucun filtre. Je pense au temple des Sidaiques en Thaïlande, par exemple. À l’époque, il me semblait totalement impossible de travailler autrement, comme si mon honnêteté intellectuelle et éthique en dépendait. Aujourd’hui, je réalise qu’elle ne tient évidemment pas qu’à ça.



Dans la série Les frondeuses : portrait de militantes féministes en Corée du Sud, comment as-tu choisi les personnes photographiées et qu’est-ce qui, dans leurs parcours, t’as particulièrement inspirée ?
J’ai réalisé cette série grâce au soutien du CNAP. Il s’agit d’une bourse conséquente qui m’a permis de travailler avec un temps précieux en amont et sur place. Le travail préliminaire a été conséquent parce que je voulais absolument collaborer avec une traductrice/fixeuse, Hanwon Ryu, avec qui j’avais voyagé pour une série documentaire de la TV coréenne. Les prises de contact ont pris du temps.
C’est encore très méconnu, mais au-delà des K-dramas et de la K-pop, la Corée du Sud est un pays où la tradition confucianiste est encore très forte, où les inégalités de genre salariales sont parmi les plus importantes au monde. L’avortement n’est légal que depuis 2021. Les femmes affrontent une énorme pression pour paraître parfaites à tout prix.
Min Geyong Lee, une des activistes que j’ai rencontrée, me disait qu’ « en Corée, on veut que les filles soient belles. D’où toutes les injonctions sur la beauté… On doit être belle, on ne doit pas respirer… Le business de la chirurgie et des produits de beauté n’est qu’un moyen supplémentaire de nous rendre uniformes… et donc invisibles ». Ce que les Coréennes ont réussi à accomplir en quelques années est simplement phénoménal.



En quoi photographier ces militantes coréennes a-t-il enrichi ton expérience de reporter de terrain ?
Avant de m’y rendre, je pensais travailler en reportage. Sur place, suivre ces femmes courageuses au quotidien était impossible, elles se « cachaient » déjà. Recueillir leur parole était fondamental pour faire leur portrait. J’ai dû pousser le curseur visuellement, en puisant dans ma propre expérience et mes émotions face à un pays qui a poussé tant de femmes à abandonner leur enfant.
J’ai travaillé sous formes de diptyques et d’associations d’idées et de ressentis, que j’essaie d’emmener plus loin avec mon projet sur l’île de Jeju. Je tends aujourd’hui vers des images posées, contemplatives et habitées, qui infusent plus longtemps dans le regard du public, pour qu’il se les approprie et que l’histoire grandisse en lui. C’est une autre manière d’engager, de donner envie d’être curieux et de ressentir.

Quel est le fil rouge de ton travail en tant que photographe documentaire ?
Je dirais simplement apprendre à connaître, et passer pour mieux engager. Que ce soit en dénonçant, en martelant, ou en offrant des espaces cognitifs inédits. S’enfermer dans des récits connus ne fait que nous cloisonner un peu plus dans des espaces imperméables les uns aux autres, où l’on perd peu à peu de notre humanité.