
Le musée de l’Histoire de l’immigration au Palais de la Porte Dorée présente son exposition estivale jusqu’au 23 août 2026. Après les succès de Banlieues chéries et Migrations et climat, comment habiter notre monde ? , le musée propose cette fois-ci une réflexion scientifique et artistique sur le racisme et les discriminations dans son exposition Aux origines, regards croisés sur le racisme et les discriminations. L’exposition traite des origines à la fois comme l’un des facteurs les plus puissants de stigmatisation dans notre société, mais aussi comme une borne temporelle quant à la période étudiée.
Pensée par la commissaire et chercheuse Farah Clémentine Dramani-Issifou, accompagnée d’Olivier Bedoin, l’exposition mobilise deux régimes de vérité : le régime de vérité scientifique et le régime de vérité de l’expérience, pour permettre de mettre en évidence d’une part les discriminations structurelles qui imprègnent la société, mais aussi de donner la parole à celles et ceux qui les subissent au quotidien. Les œuvres exposées résonnent avec des études de l’INED, du Défenseur des droits et du projet de recherche européen UNDETERRED.
L’exposition est construite autour de trois axes et mêle différents médiums : la photographie, la peinture, les arts visuels ou les installations vidéo. Dans un premier temps, elle entend questionner notre regard sur les discriminations. Les artistes démontent les récits dominants empreints de vestiges racistes, se réapproprient les stéréotypes et questionnent le caractère structurel des représentations discriminatoires dans le quotidien. S’ouvre ensuite un volet plus dense, axé sur les recherches scientifiques autour des discriminations, regroupées en différentes parties : l’école, le logement, la santé, l’emploi, le sport, la religion et nos rapports avec la police. Pour clore l’exposition, le dernier volet se veut plus optimiste, comme un souffle d’espoir. Les artistes tentent ici d’imaginer comment construire un futur exempt de ces discriminations, ou d’imaginer ce que serait le monde sans hiérarchies entre individus.


Se défaire des biais racistes qui imprègnent les représentations occidentales
Dans la première section, l’objectif est de mettre en avant la « colonialité du visible », une expression qui désigne des façons de voir, héritées de l’ordre colonial, qui sont toujours présentes dans nos imaginaires. Les artistes se réapproprient ces considérations racistes afin de les détourner pour faire émerger les figures effacées des archives et révéler les dynamiques de dominations dissimulées dans notre quotidien. Ici, nous nous concentrerons sur les œuvres de trois d’entre eux. C’est d’abord Lila Loisse qui, avec une installation faite de bois et d’images, révèle certains mythes méconnus sur les populations roms. Petite fille de déportés, elle a souhaité enquêter sur le génocide des roms pendant la Seconde Guerre mondiale et a trouvé quelques réponses, des images et des traces de cette période, dans le grenier de ses grands-parents. Elle a installé deux panneaux sur lesquels figurent d’une part sa grand-mère et de l’autre Sara la Kali, une divinité protectrice des populations roms, établissant un véritable dialogue entre les deux. Les marches qui se situent sous ces panneaux peuvent évoquer un hôtel religieux et une piste audio vient accompagner ces images.
Une autre manière de se réapproprier l’histoire et d’envisager de nouveaux récits peut passer par le prisme de l’amour. Pour bell hooks, figure majeure du féminisme noir, l’amour est une forme de résistance face aux rapports d’oppression et de domination. À cet égard, la photographe Yohanne Lamoulère expose quelques images issues de sa série Gyptis & Protis – Des histoires d’amour à Marseille. Elle entend revisiter les stéréotypes véhiculés sur les jeunes dans les quartiers populaires de Marseille, à travers la parade amoureuse, pour faire écho au mythe de la fondation de la cité phocéenne, né de l’union de la princesse Gyptis et d’un marin, Protis. En face de ces images, un coin de la pièce accueille les travaux de Bouba Touré. Syndicaliste et photographe engagé, il a documenté la lutte des travailleurs migrants africains en France ainsi que les revendications sociales au Mali. Par ailleurs très investi dans la création d’une coopération agricole au Mali, certaines images reviennent sur ses engagements. Ici se mêlent l’art et le militantisme et montrer l’importance et la nécessité des luttes sociales.



Du racisme et des discriminations, partout dans les institutions
Un autre chapitre s’ouvre, cette fois-ci plus alarmant, il s’agit d’un état des lieux sur le caractère systémique des discriminations en France aujourd’hui. Là où les résultats des recherches fournissent des chiffres et dressent des constats, les œuvres exposées permettent d’illustrer par le sensible ces réalités.
Guillaume Collanges expose quelques photos de sa série Hôtels meublés – Si tu ne paies pas, tu t’en vas. Il photographie les locataires de chambres d’hôtels sociaux, des établissements d’hébergement maintenus en marge, pensés à titre provisoire, dans l’attente que leurs locataires puissent obtenir une situation plus stable. En matière de discriminations dans le milieu sportif, la photographe Jane Evelyn Atwood s’empare du sujet avec quatre photos. Avec sa série La boxe féminine, elle montre celles qui vont à l’encontre des stigmates de genres sur ce sport perçu comme masculin. Lorsqu’il s’agit de l’emploi, les discriminations se font croissante alors que le marché du travail est de plus en plus concurrentiel. Les plus touché·es sont les personnes non blanches et/ou ayant un nom perçu comme arabe. Ces difficultés sont un frein à l’emploi et poussent à l’autocensure, comme en témoigne le photographe Gilberto Güiza-Rojas, qui dans sa série Territoire – travail effectue un parallélisme entre les situations professionnelles de personnes réfugiées en France. Il fait ainsi poser ses sujets en train d’effectuer les gestes de leur ancien métier dans les lieux de formation actuels. Enfin, des images de Didier Ben Loulou et de Patrick Zachmann donnent à voir la diversité des religions, notamment l’islam et le judaïsme, des lieux de cultes aux pratiques alimentaires. Elles permettent de montrer qu’en dépit de leurs différences culturelles, ces religions partagent des similarités : qu’il s’agisse de spécificités alimentaires, d’habits propres à chaque religion ou de lieux de prières dédiés.
Imaginer de nouvelles réalités sans discriminations
La dernière section envisage des scénarios parallèles, où les discriminations ne seraient plus. Plus utopiste, elle demeure néanmoins réaliste, puisque les travaux exposés se fondent sur des faits relatifs à nos rapports aux autres et aux choses. Qu’il s’agisse de la couleur de peau, de récits historiques, spirituels, de traditions ancestrales, ou de notre positionnement face à la faune et la flore, ces éléments sont les points de départ à des réflexions sur nos rapports hiérarchiques.
La photographe Angelica Dass propose une composition pour montrer la diversité des carnations de chacun, et dénoncer les hiérarchies qui persistent selon la couleur de peau. Son installation se compose de portraits d’individus, auxquels elle attribue une couleur issue d’un échantillon Pantone.