Behind the Plants : l’usine à cancer des États-Unis

22 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Behind the Plants : l’usine à cancer des États-Unis
© Wayan Barre
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La Louisiane, une région occupée par des dizaines d’usines pétrochimiques, possède l’un des taux les plus élevés de cancer et de maladies aux États-Unis. Pourtant, des populations défavorisées continuent de subir sa pollution. Installé en Nouvelle-Orléans depuis près de trois ans, le photographe Wayan Barre a décidé de documenter cet environnement hostile, comme le quotidien des gens qui l’habitent. Un documentaire poignant alertant de l’urgence sanitaire, tout comme de la marginalisation d’une population souffrant de l’héritage raciste prégnant dans l’État américain. Entretien.

Fisheye : Te souviens-tu comment tu as découvert la photographie ?

Wayan Barre : La photographie de rue a été mon premier pas dans cette passion, alors que j’exerçais un métier différent. Je suis ensuite tombé dans les livres photo, dont certains ont été un déclic : Gypsies de Josef Koudelka, Youth Unemployment de Tish Murtha, American Geography de Matt Black, Minamata de W. Eugene Smith ou encore Seacoal de Chris Killip. Ils m’ont fait comprendre que l’on pouvait raconter une histoire, parler de la société à travers des séries photographiques. Un essai sur des pêcheurs de sardine en Bretagne m’a ensuite permis de décrocher ma première publication magazine. J’ai quitté mon emploi et n’ai plus jamais regardé derrière moi !

Quelles sont tes étapes pour réaliser une série ?

Étant particulièrement attiré par les communautés « laissées pour compte », ma démarche est avant tout de passer du temps avec mes sujets, de créer un climat de confiance. C’est seulement après que je peux sortir mon appareil. Les trois mots qui décrivent le mieux mon approche ? Curiosité, patience et honnêteté. Jusque-là, ça a été payant.

Pourquoi avoir quitté la France pour la Louisiane ?

Avec ma femme, nous parlions depuis longtemps de l’idée de vivre à l’étranger. Peu après la naissance de notre fils, une opportunité s’est présentée : ma femme est professeure des écoles et l’État de Louisiane finance un programme (CODOFIL) afin de promouvoir le français. Nous y habitons depuis maintenant deux ans.

© Wayan Barre
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« En 2021, l’ONU a même été jusqu’à parler officiellement de « racisme environnemental ».  »

Quelles sont les origines de Behind the Plants : les Américains de la Cancer Valley ?

Depuis mon arrivée ici, je ne cesse de constater que les États-Unis sont le pays des paradoxes. Socialement parlant, il existe des fractures importantes, et cela ne touche pas seulement les critères socioprofessionnels. Entre Bâton-Rouge et la Nouvelle-Orléans, j’ai appris l’existence d’une concentration énorme d’usines et de raffineries. En faisant des recherches, je suis tombé sur des articles alarmants quant aux conditions de vie des populations locales. J’ai été frappé, en parlant de ce sujet autour de moi, de découvrir que peu de personnes avaient réellement connaissance de ce qui se passait à deux pas de chez elles. J’ai donc pris mon appareil et j’y fais des allers-retours réguliers depuis plus d’un an, dans l’optique de mettre en évidence cette sombre réalité.

Quelle est l’histoire de ce territoire ?

Il s’agit d’un couloir de 80 miles de long longeant le fleuve Mississippi et abritant plus de 150 usines chimiques et raffineries de pétrole. C’est aussi là que se concentrent des communautés pauvres et marginalisées – dont plus de la moitié sont Afro-Américaines. Cette région était propice aux plantations de canne à sucre à l’époque de l’esclavage. Leurs racines dans cette région remontent à cette époque, certain·es étant des descendant·es direct·es d’esclaves.

Depuis les années 1970, ce lieu est l’objet de catastrophes environnementales, d’injustice sociale et de lutte économique. Des plaintes et des recherches irréfutables ne cessent d’établir un lien entre les activités industrielles et les questions de santé. Mais les permis pour de nouvelles installations persistent et des incidents majeurs continuent de se produire.

La Louisiane est le troisième État le plus pauvre des États-Unis. La qualité de l’air régresse alors que le reste du pays progresse. S’il est l’un des premiers États en termes de revenus issus du pétrole, de gaz naturel et de produits chimiques, il se trouve parmi les derniers en termes d’indicateurs socio-économiques. La disparité est frappante et l’argent public n’aide clairement pas ses habitant·es. Ce phénomène a été nommé le Red State Paradox par la sociologue Arlie Russel Hochschild.

© Wayan Barre
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Quelles sont les conséquences d’une telle pollution sur celleux qui résident sur le territoire ?

L’agence de protection de l’environnement américaine (EPA) a établi qu’il y avait un risque 95 % plus élevé de développer un cancer par rapport au reste du pays – d’où le nom morbide de Cancer Alley. Mais les conséquences s’étendent au-delà, avec des maladies cardiovasculaires, respiratoires, reproductives et du développement qui hantent la vie des locales·aux, y compris les enfants. En 2021, l’ONU a même été jusqu’à parler officiellement de « racisme environnemental ». Heureusement, de nombreux·ses habitant·es tentent de contrer ces industries et de défendre leurs droits. Iels créent notamment des associations à but non lucratif et développent des stratégies, s’arment d’avocat·es, montent des demandes de bourses… J’ai d’ailleurs été très bien reçu par ces personnes qui comprennent l’intérêt d’un tel reportage.

Comment évolue cette région, dans le climat sociopolitique actuel (la montée du suprémacisme blanc, l’urgence environnementale…) ?

Depuis que je suis le sujet, la situation ne fait qu’empirer. Jusque-là, Joe Biden avait réussi à offrir un minimum de protection pour les communautés impactées. L’EPA a récemment publié un rapport mettant à jour les normes du Clean Air Act pour réduire la pollution atmosphérique. Si elles sont mises en œuvre, elles réduiront de plus de 6200 tonnes les polluants atmosphériques toxiques chaque année.

Mais l’élection de Trump pourrait menacer ces nouvelles normes. La précédente administration Trump avait déjà sapé la réglementation sur les produits chimiques. Le nombre de mesures de l’EPA contre les pollueurs avait alors chuté. L’année dernière, le gouverneur de Louisiane Jeff Landry (fidèle supporter de Donald Trump), a poursuivi l’EPA pour bloquer une enquête sur les impacts de l’industrie dans la région. Il me paraît donc plus que jamais crucial de mettre en lumière ce qui se passe.

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« L’agence de protection de l’environnement américaine (EPA) a établi qu’il y avait un risque 95 % plus élevé de développer un cancer par rapport au reste du pays. »
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Comment procède-t-on pour lancer et développer un tel projet documentaire ?

Cela a commencé par des recherches, beaucoup de recherches : articles, livres, études… La deuxième étape a été de construire mon réseau. J’ai ainsi rencontré de nombreux·ses activistes, habitant·es, associations et chercheur·ses de la région. Enfin, j’ai réalisé de nombreux allers-retours et passé du temps dans la région. J’ai frappé aux portes des églises, assisté à des événements, et, tout simplement, erré dans les rues. Les habitant·es de cette région sont incroyablement accueillant·es.

Te souviens-tu d’un moment qui t’a particulièrement marqué durant la production du projet ?

La journée du 25 août 2023. Alors que j’emmenais mon fils à l’école, j’ai vu dans les news que la raffinerie Marathon était en feu. Je suis passé en coup de vent chez moi pour prendre mon appareil photo et me suis dirigé vers la zone sans attendre. En approchant, j’ai aperçu une colonne de fumée noire qui montait dans le ciel. Un blocage de police m’empêchait d’aller plus loin. J’ai décidé de prendre un détour pour me frayer un chemin et j’ai fini à Garyville, une ville très pauvre à grande majorité afro-américaine.

Je me suis retrouvé à seulement 200 mètres du réservoir en feu, et je suis parti à la rencontre des habitant·es. J’ai notamment fait la connaissance Janae et Sani, sa fille de 13 ans qui souffre de divers problèmes respiratoires. Naïvement j’ai demandé à Janae pourquoi elle ne fuyait pas la ville. Elle m’a répondu sans hésitation : « Pour aller où ? On n’a nulle part où aller. » Cette phrase est restée gravée dans ma mémoire.

© Wayan Barre
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