Rendre visible le racisme : les photographes de Fisheye militent

27 février 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Rendre visible le racisme : les photographes de Fisheye militent
© Lee Shulman / Omar Victor Diop

Enjeux sociétaux, troubles politiques, crise environnementale, représentation du genre… Les photographes publié·es sur Fisheye ne cessent de raconter, par le biais des images, les préoccupations de notre époque. À travers des prismes différents, des angles et des pratiques variés, toutes et tous se font les témoins d’une contemporanéité en constante évolution. Parmi les sujets abordés sur les pages de notre site comme dans celles de notre magazine, le racisme s’impose comme un fil rouge dans l’œuvre de bien des auteurices. Toile de fond d’un territoire, enquête personnelle, réappropriation de l’histoire… Toujours avec esthétisme, les photographes rappellent ici l’importance de l’héritage comme de la mémoire. Lumière sur Robbie Lawrence, Cyprien Clément-Delmas et Lindokuhle Sobekwa, Brandon Tauszik, Omar Victor Diop, Flora Nguyen et Adeline Rapon.

© Robbie Lawrence
© Lindokuhle Sobekwa / Courtesy de l’artiste et Rubis Mécénat / Magnum Photos

Pauvreté extrême et hausse des crimes

Un jardin aux arbres fruitiers, la lumière orangée d’un soleil estival éclairant les murs d’une maison, une nonne priant sur les bancs d’une église… Les photographies de Robbie Lawrence se ressentent comme des tableaux, des créations artistiques qui transcendent la beauté du sud des États-Unis. Dans Blackwater River, l’artiste a suivi le cours du fleuve Ogeechee pour faire le portrait d’une région pétrie de contrastes. Dans l’ombre des scènes picturales qu’il capture se cachent les troubles qui hantent ces lieux : la pauvreté extrême, la pollution industrielle, les conséquences du réchauffement climatique, la hausse des crimes à arme à feu… Sur place, la fragrance des roses peine à dissimuler la haine latente d’une population ayant, alors, massivement voté pour Donald Trump. Un récit en clair-obscur parvenant, par des fulgurances esthétiques, à donner à voir les conséquences des inégalités propres à cette Amérique isolée.

Une enquête au sein d’un territoire qui résonne avec Daleside, série photographique de Cyprien Clément-Delmas et Lindokuhle Sobekwa. Le duo de photographes s’est rendu, pour la réaliser, dans ce quartier blanc d’Afrique du Sud, situé non loin de Thokoza. « Là-bas, personne n’a jamais vu un blanc et un noir travailler ensemble. Nous étions les seuls », se souviennent-ils. Durant plusieurs années, tous deux y retournent inlassablement pour étoffer leur série. Au fil du temps, ils gagnent la confiance des habitant·es, tissent des liens et parviennent à illustrer la vie d’une communauté en deux teintes : l’un se focalisant sur la notion de décadence, l’autre sur un récit inspiré par la ségrégation. L’un figeant des instants intenses, l’autre privilégiant la contemplation. Magnifiées par la lumière naturelle si particulière à Daleside, les images du duo parviennent à raconter l’histoire d’un pays meurtri par les conséquences du racisme, tout en rendant hommage à son incroyable beauté, aussi brute que son passé.

© Cyprien Clément-Delmas / courtesy de l’artiste et Rubis Mécénat
© Robbie Lawrence
© Flora Nguyen
© Flora Nguyen

Un female gaze militant

Elle aussi inspirée par ses propres origines, Adeline Rapon construit Fanm Fô sous la forme d’un dialogue entre autoportraits et images d’archives. Puissante, la série évoque la force des femmes créoles, à qui elle redonne une place de choix, tout en interrogeant le tabou entourant la relation entre la France et les Antilles. En plaçant l’art du portrait au cœur de sa création, elle parvient à rendre hommage aux femmes créoles anonymisées, tout en assumant son engagement féministe : « Elles représentent une sorte de stéréotypes antillais et servaient de visage publicitaire pour les colonies jusqu’en 1945. Une manière de prouver qu’il y avait des femmes à “consommer” », nous rappelle-t-elle. Une belle manière de panser les plaies tout en pointant du doigt les dérives du colonialisme.

Une position également défendue par Flora Nguyen. D’origine vietnamienne, l’ancienne étudiante en droit et sciences politiques place la colonisation au cœur de sa pratique artistique. Croisant les médiums, elle se réapproprie l’imagerie de propagande de la guerre du Vietnam pour dénoncer son racisme flagrant. « Pour motiver les troupes et les candidats à la colonisation, on utilisait les femmes indochinoises comme “produit d’appel”, raconte-t-elle. On leur promettait une consommation sexuelle sans contrainte. Ces images y participaient, elles les réifiaient. Elles étaient objet sexuel, prisonnières de leur image séductrice, n’existant pas en tant qu’individus. » Apposant des couches de peinture sur les cartes postales emblématiques de cette période, l’artiste parvient, tout en poésie, à faire évoluer le regard. D’une vision machiste et raciste naît alors un female gaze militant, refusant toute passivité face à l’injustice.

© Adeline Rapon
© Adeline Rapon
© Brandon Tauszik
© Lee Shulman / Omar Victor Diop

Un pays ségrégationniste

Sous un ciel bleu, un groupe d’hommes en uniforme tire à l’unisson, brandissant un drapeau des États confédérés. Pourtant, il ne s’agit pas d’une archive, l’image est contemporaine. Dans Pale Blue Dress, Brandon Tauszik a documenté les reconstitutions de batailles datant de la guerre de Sécession – une activité atypique ayant attiré pas moins de 30 000 participant·es en 2011. Par-delà la minutie des costumes et le dévouement des acteurices qui deviennent véritablement leurs personnages attitrés, l’auteur interroge l’impact de tels événements, plus particulièrement à une époque où le suprémacisme blanc gagne du terrain. « C’est une véritable propagande, surnommée la “Cause perdue”, explique-t-il. Celle-ci a réussi à effacer les Afro-Américain·es de l’histoire, alors qu’ils et elles ont évidemment joué un rôle primordial et tragique dans ce conflit ». D’abord perçue comme une simple documentation d’un passe-temps insolite, la série soulève en réalité des interrogations primordiales. Esthétiquement magistrale, elle laisse deviner, sous les jeux de textures et de nuances, les cicatrices d’un racisme profondément ancré.

Un constat cynique faisant écho à la collaboration entre Omar Victor Diop et The Anonymous Project. Au cœur du livre Being There, on découvre avec plaisir les incrustations réussies du photographe dans le quotidien d’anonymes – écrins loufoques d’instants passés. Pourtant, alors qu’on le contemple jouer au golf, prendre un café, ou même s’arrêter en pleine nature pour un pique-nique impromptu, on réalise que, dans cet American way of life des années 1950, l’auteur est la seule personne noire présente dans le cadre. Avec un humour jouissif, ce dernier et Lee Shulman (fondateur de The Anonymous Project, ndlr) parviennent à donner à voir une inégalité sans cesse invisibilisée. « Cette Amérique-là est loin d’être parfaite : c’est un pays ségrégationniste où une partie de la population, du fait de sa couleur de peau, est privée de libertés et de droits fondamentaux. Les années 1950 sont aussi celles de Rosa Parks dans le bus, et du premier Civil Rights Act », commente par ailleurs l’écrivaine et historienne de l’art Taous Dahmani, qui signe la préface de l’ouvrage.

© Lee Shulman / Omar Victor Diop
© Brandon Tauszik
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