
Dans Calling The Birds Home, la photographe américaine Cheryle St. Onge transforme un moment intime en un récit visuel d’une grande délicatesse. À travers des images réalisées avec sa mère atteinte de démence vasculaire, l’artiste compose un livre où la photographie devient un geste de partage, fragile et lumineux, face à l’effacement progressif de la mémoire.
Artiste visuelle, Cheryle St. Onge cultive depuis longtemps son travail en relation étroite avec la nature. Elle a grandi entre le New Hampshire et les îles du Maine, dans un environnement où les promenades et l’observation du monde vivant occupaient une place centrale. « Le temps que je passe dans la nature et la réflexion sur celle-ci nourrissent ma pratique », explique-t-elle. Cette attention au paysage traverse Calling The Birds Home, mais le projet trouve son origine dans une histoire profondément personnelle. Lorsque la démence commence à atteindre sa mère, les échanges sont plus difficiles. Les mots se raréfient. Les gestes restent cependant possibles. La photographie devient alors un terrain commun. « Ma mère et moi avons toujours été très proches. Créer des images ensemble était une activité que nous pouvions encore pratiquer malgré la maladie. Cela nous permettait de sortir au soleil, de nous promener dans les champs et les bois », confie l’artiste.
Ces sorties presque ordinaires donnent naissance à une série de portraits où la présence de la mère apparaît tour à tour discrète, fragile ou pleine d’une énergie inattendue. Certaines scènes semblent spontanées, d’autres prennent la forme de petites mises en scène. « Les clichés entre ma mère et moi ressemblaient davantage à une conversation. Parfois un peu bête, parfois s’évanouissant peu à peu », ajoute Cheryle St. Onge. Réaliser ces images n’a rien d’un processus serein. L’artiste travaille à certains moments avec une chambre photographique 8×10, un dispositif exigeant qui impose lenteur et précision. Mais, la situation demande de s’adapter en permanence. « La technique pour faire ces photos est un mélange de stress et encore plus de précipitation. » Le projet mêle ainsi pellicule grand format, appareil numérique et clichés pris à l’iPhone. Une diversité de gestes qui reflète l’urgence du moment.



Quand les images deviennent mémoire
Si Calling The Birds Home touche avec autant de justesse, c’est parce qu’il ne cherche jamais à figer la mémoire dans une forme stable. Au contraire, les images témoignent d’un état mouvant, d’une relation qui se transforme au fil du temps. Le médium devient à la fois trace et tentative de retenir ce qui s’échappe. La période durant laquelle la série est réalisée reste profondément éprouvante pour Cheryle St. Onge. Elle accompagne sa mère jusqu’à la fin de sa vie, dans un quotidien marqué par la fatigue et l’émotion. « Elle s’affaiblissait, disparaissait peu à peu et allait sans doute nous quitter plus tôt que tard. C’était une constante dans notre vie. J’étais souvent en larmes pendant ces années où je m’occupais d’elle et où je réalisais ce travail », se remémore l’artiste.
Pourtant, l’ouvrage ne se limite jamais à la douleur. Il laisse aussi apparaître des instants de complicité et d’humour. L’un des souvenirs les plus marquants évoqués par la photographe remonte à un dimanche d’hiver : « Il faisait très froid, mais le soleil brillait, et cela me brisait le cœur de la voir assise à la table de la cuisine à faire des mots croisés pendant des heures. Nous avons donc sorti un vieux manteau de fourrure de son armoire, nous sommes allés dans le champ derrière la maison et avons fait des anges dans la neige ensemble. » Dans l’ouvrage, cette dimension intime se prolonge grâce à une conception éditoriale particulièrement inventive. Imaginé avec les éditions l’Artiere, l’œuvre multiplie les formes de narration. Des mini-livres glissés dans l’objet, des photographies de sculptures d’oiseaux réalisées par sa mère, sa collection de nids en crin de cheval, des natures mortes… Autant d’éléments qui créent un dialogue entre différentes temporalités.
Plus qu’un témoignage intime, Calling The Birds Home apparaît tel un récit universel sur la mémoire, la perte et l’amour filial. Une œuvre qui montre la photographie comme un espace de rencontre, aussi fragile que précieux, lorsque les mots disparaissent peu à peu.






112 pages
55 €