Danielle Form : et la vision s’éclaircie

Danielle Form : et la vision s’éclaircie
© Danielle Form

C’est à travers ses archives photographiques que Danielle Form construit et crée l’ensemble de son œuvre. L’artiste, qui réside à Londres désormais, s’appuie sur son enfance et ses blessures pour retranscrire sa vision du monde à travers ses images. Un travail monochrome qui touche au cœur.

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« Ma pratique commence par une erreur. Très tôt, j’ai commencé à perdre la vue. Mais je me suis adaptée, personne ne l’a remarqué et je n’ai même pas su que quelque chose n’allait pas. Le monde était flou et mystérieux. En fait, c’était un très bon entrainement pour l’imagination. La plupart du temps, j’imaginais à quoi ressemblaient les gens et le monde environnant. Et cela semblait parfait. Jusqu’à ce que j’aie mes premières lunettes à l’âge de 9 ans. J’ai été choquée par la netteté et la définition de la réalité. Elle semblait écrasante et ne laissait aucune place à la fantaisie. J’étais reconnaissante de pouvoir voir. Mais depuis lors, je savais que trop d’informations sensorielles provenant du monde extérieur pouvaient être difficiles pour moi. J’ai toujours essayé de les calmer », se souvient Danielle Form. De ses photos en noir et blanc, des visages et paysages qu’elle capture, se dégage un étrange sentiment. Ce résultat flou et granuleux, imprécis et parfois même abstrait, laisse la liberté à chacun·e de comprendre et ressentir ce qu’iel souhaite devant ses clichés. Un chemin direct vers les émotions et la réflexion. Mais surtout un chemin guidé par son enfance et les voyages qui l’ont nourri. Le fait de souvent devoir se déplacer a été une expérience déterminante dans sa construction en tant que personne et en tant qu’artiste, cela se reflète dans ses œuvres. « Il n’y a de constant que le changement, la route, affirme-t-elle. Et lorsque vous regardez le monde qui défile ainsi, vous ne voyez pas une maison, une forêt ou une vallée en particulier. C’est plutôt l’idée que l’on s’en fait que l’on distingue. Lorsque vous n’avez pas de maison, vous la construisez dans votre imagination avec ces idées et quelques souvenirs peu fiables. Et parfois, c’est tout ce que vous avez comme patrie. Et c’est suffisant. Je traduis cette idée dans mes photos ».

Depuis son premier appareil photo offert par ses parents – un Polaroïd 636 –, elle se nourrit des imperfections de ses clichés en cultivant certains défauts. « Je cherche les erreurs, non pas pour les éliminer, mais pour les mettre en valeur parce qu’elles sont ce qu’il y a de plus intéressant et humain » confie l’artiste. Elle en vient même à se réjouir des contretemps et des problèmes qui peuvent survenir naturellement lors d’une séance photo et s’émerveille devant un objet photographique dont la qualité n’est pas excellente. Danielle Form recherche ce qui n’est pas parfait, ce qui est abimé, pour en nourrir son art. Une aspérité qui lui vient du temps où elle étudiait la philosophie et la nature de la conscience à l’université. « J’étais particulièrement intéressé par les erreurs et les déviations qui se produisent dans le cerveau humain, explique-t-elle. En particulier à la mémoire. L’importance de la mémoire et son imperfection en ont fait le centre de ma pratique artistique. J’explore le fonctionnement de la mémoire et la façon dont elle peut être sélective et modifiable. Mon travail met en évidence sa subjectivité et sa relativité. L’esprit humain est très influençable. Le passé change tout le temps ».

Entre passé et futur

Ayant grandi en Asie Centrale, elle s’inspire de son vécu pour nourrir ses photographies. Des catastrophes naturelles aux tensions sociopolitiques, elle découvre l’importance des gens et le retranscrit dans ses images. « J’ai appris à apprécier les choses qui ne pouvaient pas être détruites par les catastrophes locales. Des choses comme l’histoire, la culture et les liens humains, raconte-t-elle. Après la guerre civile au début des années 1990, de nombreuses familles comme la mienne ont dû immigrer et reconstruire leur vie dans de nouveaux endroits. L’histoire et les souvenirs communs aident à se rappeler à quel point la vie et la paix sont fragiles et à quel point il est important de les chérir. Ces récits et ces expériences sont profondément imbriqués dans mon travail. Des maisons, des personnes perdues. Des souvenirs d’êtres chers, d’étrangers. Parfois, les héro·ïnes de mes photos sont des personnes réelles qui ont été témoins de changements mondiaux et qui ont vécu des transformations personnelles dans ce contexte. J’essaie de montrer cette expérience », explique Danielle Form. Alors qu’elle travaille à partir d’archives familiales, de photographies de rue, d’instantanés quotidiens et d’images trouvées, la photographie n’est que le point de départ de sa pratique artistique. Elle navigue avec d’autres médiums dans ses projets comme peinture, vidéo et son, mais n’a de cesse de réutiliser et ressortir des images de ses placards et archives pour les exploiter de différentes manières, une sorte de « recyclage en photographie ».

Inspirée par des artistes comme Sarah Moon, Saly Mann, Daido Moriyama et Peter Witkin entre autres, Danielle Form s’ouvre à différents horizons et expérimente – la photo de couleur, notamment, même si le monochrome reste sa prédilection. Pour elle, dans une image colorée « il y a trop d’informations. Une surcharge instantanée. Le noir et blanc est une élimination de tout ce qui est en trop, affirme-t-elle, avant de poursuivre : en même temps, j’admire profondément les artistes qui maîtrisent la couleur. » Pour l’heure, l’autrice travaille sur deux nouvelles séries de dessins et de peintures. Elle utilise des photographies, des vidéos et des sons – qu’elle a réalisé au préalable – comme matériau de base pour ces nouvelles œuvres.

© Danielle Form
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